Le centenaire très politique du président Hollande (3/3)

 

Le Chemin des Dames dans la future campagne présidentielle

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Borne commémorative sur le Chemin des Dames. Source : carnetdesentir.com

Le 16 avril 2017, nous commémorerons le centenaire de la bataille du Chemin des Dames. Catastrophe tactique extrêmement coûteuse en hommes, ce qui devait être la dernière offensive de la guerre aux objectifs audacieux devient un bourbier inextricable pour l’armée française, qui doit lutter pied à pied durant des mois pour tenir ses positions et gagner des objectifs limités, sur une ligne de crête où les allemands sont fortement retranchés. L’expression d’immense lassitude des combattants après ce nouvel échec aboutit à de nombreux cas de mutineries. Des mutins ou déclarés comme tels sont fusillés pour l’exemple. Au point de vue stratégique, il s’agît de l’erreur d’un homme, Robert Nivelle, nommé général en chef après ses succès lors de la bataille de Verdun et par un savoureux mélange de séduction et de manœuvres serrées dans les milieux politiques parisiens. Pour beaucoup, Nivelle devient le paria à abattre, le « boucher du chemin des dames ». Remplacé par Pétain, celui-ci met des mois à redresser la terrible situation laissé par son prédécesseur.

Le Chemin des dames devient, dès la fin de la guerre, le lieu de toutes les convergences. Les survivants, dont une majorité rejoint les rangs du courant pacifiste, forment au sein de l’immense cohorte des anciens combattants, les premiers acteurs de la mémoire du lieu. Réinvestissant les sites de bataille, ce sont eux qui parviennent à mettre en place les premiers circuits mémoriaux dans les années 20 et achètent l’un des lieux les plus emblématique de ce secteur du front, la caverne du Dragon, afin d’en faire un Musée du Souvenir français. Mais avec les années, les survivants disparaîtront du plateau, qui entre temps, subit de lourds combats lors de la campagne de France de 1940.

Il faut attendre les années 70-80 pour que la mémoire polémique du Chemin des Dames soit réinvestit par un surprenant engagement : l’histoire des fusillés est alors récupérée par le mouvement écologiste, qui en font un cheval de bataille jusqu’à aujourd’hui. Si la thèse d’André Bach consacrée aux fusillés pour l’exemple permet d’éclairer ces événements, les approximations historiques sont pléthores et il n’est encore pas rare d’entendre à ce propos de lourdes erreurs d’interprétation historique entre les fusillés de 1914 et les fusillés de 1917. Un groupe de chercheurs et d’universitaires se forment dans les années 90 autour de l’histoire du Chemin des Dames, au sein du CRID 14-18 (Collectif de Recherche International et de Débat sur la Guerre de 1914-1918), dont les chefs de file, en particulier Nicolas Offenstadt, ne se gâchent guère de leurs sympathies politiques de gauche. Son appel au vote en faveur du candidat socialiste aux élections présidentielles de 2012 a ainsi renforcé l’engagement d’une frange des historiens de la Grande Guerre dans la volonté de s’affirmer comme des soutiens publics de la Gauche. Les initiatives de mémoire de la force noire dans le cadre de l’offensive Nivelle sont nombreuses au cours des années 2000. La transformation de la muséographie de la caverne du dragon et du parcours de mémoire de l’ensemble du champ de bataille voit l’investissement de celui-ci par les artistes contemporains au travers d’œuvres comme l’évocation de l’infirmerie de la caverne du dragon et à l’extérieur le monument de la force noire, ou encore le monument des fantômes (volé il y a un an) au plateau de Californie.

Les commémorations du centenaire du Chemin des Dames de 2017 vont donc s’inscrire dans un territoire marqué par un fort engagement politique des acteurs locaux de la mémoire et autour de thématiques parfaitement possédées par eux-mêmes. La mise au service de la campagne présidentielle du futur candidat socialiste de la mémoire de l’offensive Nivelle laisse craindre que cette phase du centenaire ne soit l’occasion d’un pic culminant dans la récupération mémorielle de la Grande Guerre.

Le 16 avril 2017 se place en pleine campagne présidentielle. Le premier tour de celle-ci a lieu le 23 avril, quelques jours plus tard, et le second le 7 mai. C’est donc dans l’Aisne que les candidats vont devoir se démarquer dans leur volonté de commémorer la Première Guerre Mondiale. Ce passage sera obligatoire s’ils souhaitent s’attirer les votes des français qui attendent tant de ces commémorations. Le Chemin des dames va ainsi voir déferler sur ses cimetières, ses monuments et ses lieux de combat l’ensemble du corps politique et les candidats à la présidence de la République.

 

Face aux nombreuses manipulations mémorielles dénoncées dans les premières parties de cet article, le centenaire des combats du Chemin des dames interroge sur le devenir des commémorations. Est-il encore possible de commémorer sans en profiter pour faire véhiculer un message politique ? Des réponses que nous obtiendrons à l’observation attentive de la campagne présidentielle de 2017 et de son implication dans les commémorations de l’offensive Nivelle.

Antoine Carenjot

 

Le centenaire très politique du Président Hollande (2/3)

La Somme de l’après Brexit

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François Hollande accompagné de David Cameron et de la famille royale britannique, le 1er juillet 2016, à Thiepval. Source : LeParisien.fr : http://www.leparisien.fr/societe/premiere-guerre-mondiale-commemorations-pour-le-centenaire-de-la-bataille-de-la-somme-01-07-2016-5930551.php

Lors de l’annonce du programme officiel des commémorations de la bataille de Verdun, au début du mois de mai dernier, François Hollande avait déclaré qu’en cas de Brexit, il annulerait sa présence aux cérémonies du 1er juillet 2016 dans la Somme. Suite au séisme politique outre-Manche, sa promesse a alors dû être murement réfléchie. Cette utilisation de la mémoire de la bataille de la Somme comme arme politique anti-Brexit a été finalement été reléguée à l’oubli. François Hollande a finalement décidé de participer aux commémorations.

Mais qu’aurait symbolisé exactement l’absence du président français sur la Somme ? L’importance du symbole que représente le jour le plus meurtrier de l’histoire britannique et du Commonwealth est très fort outre-Manche. Nul doute que les britanniques, mais également australiens, néo-zélandais, canadiens et tous les pays issus des anciens dominions de l’Empire britannique auraient peu appréciés ce manque de représentation officielle française. Au contraire, sa présence a concrétisé l’amitié franco-britannique et l’union des deux pays cent ans plus tôt sur les champs de bataille de la Grande Guerre.

Le 1er juillet 2016, le président de la République était donc présent aux côtés de David Cameron et des représentants de la famille royale britannique à Thiepval pour une journée de commémorations gérées par les britanniques. Cette fois, pas de discours ronflants, de parallèles entre les soldats de 14-18 et les évènements contemporains. Ni David Cameron, ni François Hollande, n’ont prononcés de discours, mais simplement deux lectures de lettres et d’ouvrages relatifs à la bataille de la Somme. Les britanniques nous ont donnés, en ce début juillet, l’exemple d’une cérémonie commémorative parfaite. La France a dû se plier aux exigences mémorielles britanniques. Si la tension était palpable, pas un mot n’a été prononcé ce matin-là à Thiepval sur le Brexit. Un parcours commémoratif établi autour des lieux emblématiques des combats du secteur britannique s’est déroulé durant toute la journée. Un hommage aux troupes du Commonwealth dans les différents cimetières canadiens, australiens, indiens, a pris en compte l’ensemble des Dominion de l’Empire britannique.

Ce que le Royaume-Uni est parvenu à faire sur la Somme est la synthèse de tout ce sur quoi la France a échoué depuis le 2 août 2014. Rassembler dans le respect, n’oublier aucun acteur lui étant lié. Il faut mettre en parallèle ces cérémonies avec les commémorations, un an plus tôt, du débarquement des Dardanelles, en Turquie. Alors que le président de la République s’envolait vers l’Arménie afin de participer au centenaire du génocide arménien, il y avait délégué Jean-Yves Le Drian, maigre consolation face aux 19 chefs d’Etats présents à la cérémonie française et au nombre important d’ambassadeurs. La présence des plus hautes autorités des anciennes colonies africaines de la France était le moment parfait pour François Hollande de réaliser ce geste d’union mémorielle collective. L’occasion a été manquée, une fois de plus. La présence dans le cimetière français de Sebdul Bahr, à l’extrémité sud des Dardanelles, du président malien a été remarquée, alors que les troupes françaises continuaient la lutte contre les groupes djihadistes dans le cadre de l’opération Serval. La faiblesse des moyens financiers pour l’organisation de cette cérémonie a contrasté avec le faste des évènements britanniques et australiens le matin même.

Autre loupé de la commission du Centenaire et de Joseph Zimet, l’organisation de la Somme a été entièrement laissée aux britanniques et le département et la Région des Hauts de France ne s’est contenté que de légères initiatives à destination des britanniques. Une fois de plus, ce sont bien des habitants, commerçants et passionnés que sont venus la mise en place d’initiatives, compréhensives bien sûr, au-delà de l’intérêt purement mémoriel, par l’importante manne financière entraînée derrière les quelques milliers de ressortissants britanniques et du Commonwealth qui ont fait le déplacement en France pour ce grand anniversaire. Un nombre impressionnant de produits dérivés dont sont très friands les britanniques ont été produits par les entreprises locales. Un dispositif de sécurité a été mis en place par la gendarmerie française afin d’éviter l’engorgement des routes de la région. La majorité du tracé de l’ancienne ligne de front et des principaux monuments est en effet situé le long d’axes routiers majeurs, peu habités mais fréquentés par un flux important de véhicules et de fret. Un casse-tête pour les gendarmes français à la fois dans la gestion de l’affluence et la mise en place de zones sécurisées, notamment autour des lieux d’hébergement des chefs d’États et des membres de la famille royale britannique.

Le principal problème réside dans le fait qu’aucune cérémonie française n’aura lieu pour ce centenaire de la Somme. Un échec mémoriel de taille puisque l’offensive de la Somme n’était pas seulement réalisée par les britanniques mais également par plusieurs Corps d’armée français engagés dans le secteur. Les quelques démarches entreprises auprès des collectivités locales par les associations d’anciens combattants se sont soldées par une fin de non-recevoir, et les quelques petites cérémonies françaises, espacées au cours de toutes l’année 2016 dans la Somme, ne parviendront pas à combler cet oubli impardonnable pour des dizaines de milliers de familles de combattants français de la Somme.

Si ces preuves de la politisation à outrance de la mémoire de la Grande Guerre dans le cadre du centenaire viennent s’ajouter aux pièces du dossier que devront juger d’ici quelques années les historiens, un événement peut déjà faire frémir d’inquiétudes tous les français : le centenaire, en avril 1917, de la bataille du Chemin des Dames.

Antoine Carenjot

Le centenaire très politique du président Hollande (1/3)

Depuis 2014 et le début des commémorations du centenaire de la Première Guerre Mondiale, le côté éminemment politique donné aux différents grands événements organisés avec le concours du chef de l’État ou des membres du gouvernement ne s’est guère fait discret. Avec l’année 2016 et les très attendus centenaires des batailles de Verdun et de la Somme, le président de la République a passé un cap supplémentaire, entre polémique et utilisation de la mémoire à des fins de stratégie diplomatique. Des événements et une politique mémorielle à analyser, lourde de conséquences dans la campagne présidentielle de 2017.

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L’ossuaire de Douaumont en 2016. Crédit photo : verdun2016.centenaire.org

Deux premières années délicates

Le centenaire de la Grande guerre, commencé depuis deux ans, a déjà fait couler beaucoup d’encre mais peu d’analystes ou d’historiens se sont penchés sur le caractère politique de ces évènements. Des dates bien choisies se sont succédées sur l’agenda du président de la République et du premier ministre. Le 2 août 2014, la cérémonie franco-allemande au Hartmannswillerkopf présidée par François Hollande et Joachim Gauck a ouvert le cycle de commémorations. Début septembre, premier problème d’agenda, c’est Manuel Valls, en remplacement de François Hollande, qui est envoyé à la dernière minute prononcer aux cérémonies du centenaire de la bataille de la Marne un discours lui aussi préparé hâtivement. Joseph Zimet, président de la commission du centenaire, avouera même, dans une conférence-débat à l’Institut Historique Allemand réunissant plusieurs historiens de la Grande Guerre en décembre 2014, que le discours a été écrit quelques heures avant la cérémonie, pendant le transport vers les lieux de ces combats emblématiques. Le 11 novembre 2014, l’inauguration par François Hollande de l’anneau de la mémoire de Notre-Dame-de-Lorette, à laquelle les acteurs locaux du souvenir n’étaient pas conviés avait créé de nombreuses tensions en Artois. L’inauguration un an plus tard dans le village proche de La Targette du monument des Fraternisations a marqué pour le président de la République la ratification du combat mémoriel de responsables de la Gauche sur cette thématique mémorielle. On regrette cependant, en 2014, l’absence totale des représentants de l’Etat aux commémorations de la journée du 22 août 1914 et de la bataille des Frontières, la plus meurtrière pour l’armée française.

Jean-Marc Todeschini, Secrétaire d’Etat chargé des Anciens Combattants et de la Mémoire, nommé en novembre 2014 en remplacement de Kader Arif, mis en examen pour trafic d’influence dans des contrats publics, est devenu le remplaçant incontournable des cérémonies de mémoire. Envoyé partout où le président de la République et le premier ministre ne peuvent se déplacer, il cumule depuis le début de son mandat un nombre impressionnant de dates commémoratives à son agenda. C’est lui qui a ouvert le cycle de commémorations de la bataille de Verdun, le 21 février 2016 au Bois des Caures. Si cette date aurait pu être choisie pour la rencontre franco-allemande, c’est la fin du mois de mai qui lui a été préféré, devant être la pierre angulaire du souvenir de la bataille.

Verdun la malheureuse

29 mai 2016, ossuaire de Douaumont, sur le champ de bataille de Verdun. La cérémonie franco-allemande marquant le centenaire de ce cataclysme humain, de cet enfer de Verdun dans lequel une partie de la jeunesse européenne a trouvé la mort, sème le désarroi. Au terme de plusieurs semaines de polémiques, de loupés et d’erreurs de communication, la cérémonie tant attendue dans le monde entier comme marquant le point culminant d’un siècle de rapports franco-allemands provoque un tollé monumental.

Tout commence quelques semaines plus tôt, lors de ce qui est probablement la plus grosse erreur de Joseph Zimet, depuis le début de celui-ci. La programmation de la tournée du chanteur de rap Black M fait qu’il doit réaliser un concert le 28 mai à Verdun. Qu’à cela ne tienne, on propose de le faire chanter lors de la cérémonie à Douaumont en lui octroyant une subvention d’Etat. C’est le début d’une affaire rebondissante, à coup de communiqués contradictoires, d’affrontement politiques dans les médias, et un déferlement d’opinions divers et variés sur les réseaux sociaux. Le réveil des consciences attendus pour le centenaire était fait, mais de quelle manière ? Nous ne reviendrons que très peu sur cette affaire largement médiatisée. Il convient cependant de rappeler que c’est bien par la volonté gouvernementale et celle du responsable de la commission du centenaire que cette initiative a été proposée, et non par le maire de Verdun, qui a subi de plein fouet les retombées de l’affaire. Si les récupérations politiques du gouvernement sont à souligner dans cet article, nous ne saurons exclure de dire que l’ensemble du paysage politique français s’est délecté de cette affaire pour donner chacun son bon mot et son opinion, poursuite logique de la politique mémorielle entamée sous le mandat de Nicolas Sarkozy.

 

La méthode n’est pas nouvelle et l’usage des mots jamais sans arrière-pensée : la décision de l’ancien président de la République d’élever à la dignité de Grand-Croix de la Légion d’Honneur le commandant Hélie Denoix de Saint Marc, commandant du 1er Régiment Etranger de Parachutistes lors du Putsch des généraux de 1961, juste avant les élections présidentielles de 2012, visait non pas à récompenser ce grand personnage mais bien de s’attirer les sympathies des nostalgiques de l’Algérie française et du monde combattant. Florian Philippot, au Front national lançait dans le même temps une opération similaire lors d’un dépôt de gerbe sur la tombe du général de Gaulle à Colombey-les-deux-Eglises. Alors que l’extrême-droite souhaitait tirer parti de l’héritage gaulliste, la droite n’hésitait pas à rabattre vers les pro-Algérie française, une situation pour le moins paradoxale ! Rien de nouveau avec ce centenaire mais la réutilisation de méthodes traditionnelles ayant déjà fait leur preuve.

L’évènement le plus marquant de ce centenaire de Verdun est fixé par l’agenda de l’Elysée, en accord avec leurs homologues allemands, au 29 mai 2016. Une date neutre puisqu’elle n’a aucun lien avec l’une des phases importantes de la bataille. Dans les semaines précédant cette date, les invités à la cérémonie de l’ossuaire de Douaumont sont triés suivant des critères stricts. Sous couvert de l’état d’urgence, la cérémonie est fermée à l’ensemble des anciens combattants et ceux qui désirent s’y rendre seront soumis à un questionnaire où il leur est demandé s’ils soutiennent l’action du président de la République. L’on veut éviter au maximum les heurts avec d’éventuels opposants et l’armée est entièrement dégagée de l’organisation de l’évènement, tout comme les anciens combattants. La cérémonie du 29 mai est donc une cérémonie civile. L’accès à la nécropole est fermé une semaine avant par les forces de l’ordre et des sociétés de gardiennage et la gendarmerie à cheval patrouille sans relâche sur tout le champ de bataille. L’accès est entièrement contrôlé et fermé aux familles des soldats tués le 22 mai 1916, première tentative de reconquête du fort de Douaumont par les troupes de Mangin. La tribune présidentielle est construite, ouvrant sur de nouvelles polémiques, puisqu’elle cache une partie de l’ossuaire et doit être bâtie au-dessus de la tombe du général Anselin, au pied de l’escalier d’honneur.

La participation du cinéaste allemand Volker Schlöndorff, réalisateur reconnu du 7ème Art européen, décidée par François Hollande, visait à donner un nouveau geste fort à la réconciliation franco-allemande, pouvant s’inscrire à la suite symbolique de François Mitterrand et d’Helmut Köhl au même endroit, en septembre 1984. Une chorégraphie démesurée avec la participation de 3400 jeunes français et allemands devant converger vers le centre de la nécropole nationale de Douaumont, au son des tambours du Bronx, un groupe de percussionnistes français. Le symbole : cette jeunesse franco-allemande sacrifiée dans l’enfer de Verdun.

Si le spectacle est le moment fort de la cérémonie, il entraîne immédiatement une violente réaction et un véritable séisme mémoriel. Choc brutal dans l’opinion française, ces milliers de jeunes français et allemands, en tenue de sport aux couleurs vives, courant au milieu des tombes, avant de se livrer à un simulacre de combat en hurlant et d’être fauchés par une allégorie de la mort, remettent en cause toute une vision de la mémoire de la Grande Guerre, et même de la manière de célébrer le souvenir des morts. S’il provoque la délectation de la sphère artistique, ce sont les gestes qui vont heurter en France et à l’étranger.

La nécropole nationale et l’ossuaire de Douaumont, voulus après la Grande Guerre comme le lieu de repos des soldats français tombés à Verdun, et devenu, après la seconde guerre mondiale, le vecteur fort de la réconciliation franco-allemande et le moment incontournable de chaque chef de l’Etat souhaitant renouveler et marquer son attachement avec le partenaire politique et économique d’Outre-Rhin. Le choix du couple Hollande-Merkel de ce spectacle à ciel ouvert heurte l’opinion publique et les codes des cérémonies traditionnelles. En jeu, le piétinement des tombes par ces jeunes et le choix d’une chorégraphie jugée irrespectueuse et indécente par l’ensemble de l’opposition. Sur les réseaux sociaux, responsables politiques et citoyens se déchainent contre ce qu’ils jugent comme un véritable sacrilège. La photographie de la plaque apposée dans les années trente à l’entrée de la nécropole demandant le silence et le respect des tombes est largement relayée.

La polémique autour du spectacle orchestré de Volker Schlöndorff marque d’une note amère les commémorations du centenaire de la bataille. Suite à cette déconvenue, l’Elysée juge que le sujet Verdun est clos. Aucun autre évènement ne sera organisé avec la participation des représentants de l’Etat, en particulier pour la reprise des forts de Vaux et Douaumont à la fin du mois d’octobre, qui voit les français reprendre l’avantage sur les troupes allemandes.

Un centenaire politique, certes, mais une occasion manquée, assurément. L’occasion d’un rassemblement collectif autour de la mémoire, d’unité des français derrière leurs morts, d’Union Sacrée de la classe politique qui permet de se pencher sur deux autres questions autour de la mémoire de la Grande Guerre, la participation des autorités françaises aux commémorations de la bataille de la Somme, en juillet 2016, et la place de la mémoire dans la campagne présidentielle de 2017.

Antoine Carenjot

Un accord de paix historique pour la Colombie

Cet accord scellé mercredi à Cuba avec la guérilla des Farc après quatre ans de dures négociations vise à mettre un point final à un conflit de 52 ans qui a fait des centaines de milliers de victimes.. Au terme de près de quatre ans d’âpres négociations à La Havane, les parties se sont entendues sur « un accord final, intégral et définitif » qui devra être soumis à référendum le 2 octobre prochain avant d’entrer en vigueur

Un accord historique

Cet accord sur les six points de l’agenda des pourparlers est voué à « mettre définitivement fin à un conflit armé de plus de 50 ans », indique un texte signé par les négociateurs. Il marque aussi la clôture officielle des pourparlers menés depuis novembre 2012 à La Havane sous l’égide de Cuba et la Norvège. « On peut maintenant proclamer que le combat des armes a pris fin, et commence celui des idées », a réagi peu après l’annonce le chef négociateur et numéro 2 des Farc Ivan Marquez, évoquant la future transformation de la guérilla en mouvement politique.

Depuis Bogota, le président colombien Juan Manuel Santos s’est félicité avec « une profonde émotion, une grande joie » de la conclusion de l’accord et a salué la fin de « la tragédie de la guerre ». En Colombie, l’annonce faite à Cuba a été accompagnée de manifestations de joie. « On a pu le faire! On a pu le faire! », se réjouissaient sur les réseaux sociaux et dans les rues de Bogota les habitants.

A Washington, la Maison blanche a annoncé que le président Barack Obama avait appelé son homologue colombien pour le féliciter en ce « jour historique ». Les Etats-Unis financent depuis février un plan de paix de 450 millions de dollars en Colombie.

GUILLERMO LEGARIA / AFP

Manifestation après la signature de l’accord de paix, à Bogota, le 24 août. GUILLERMO LEGARIA / AFP

Un très lourd bilan

Quatrième tentative de paix depuis le début du plus ancien conflit du continent en 1964, ce processus a failli couler à plusieurs reprises. Mais un dénouement favorable était attendu depuis le 23 juin dernier, lorsque la guérilla communiste et le gouvernement ont conclu un accord portant sur un cessez-le-feu bilatéral et définitif et sur le désarmement des Farc.

Au cours des mois ayant précédé cet accord, les affrontements avaient été contenus à un niveau jamais atteint depuis des décennies, notamment à la faveur d’un cessez-le-feu observé par les Farc depuis juillet 2015.

Une fois l’accord de paix final validé, la rébellion doit commencer à réunir ses troupes pour les désarmer. Le cessez-le-feu devra être contrôlé par un mécanisme tripartite comprenant le gouvernement, les Farc et une mission de l’ONU.  Selon le protocole établi, le désarmement des Farc devra être bouclé en 180 jours. Les deux parties se sont aussi mises d’accord sur la façon de juger les militaires et rebelles accusés des crimes les plus graves pendant un conflit qui a officiellement fait quelque 260 000 morts, 45 000 disparus et 6,9 millions de déplacés. Une amnistie est prévue pour ceux ayant commis des actes moins graves comme la rébellion ou le port illégal d’armes.

Emanuel Tychonowicz

L’affrontement fratricide libyen face à l’EI

C’est un des scénarios que redoutait la communauté internationale. Alors que la guerre contre l’organisation Etat islamique à Syrte n’est pas encore achevée, quatre mois après son déclenchement, le gouvernement d’union nationale de Sarraj basé à Tripoli et soutenu par les Occidentaux, est désormais engagé sur un nouveau front : le « croissant pétrolier », à l’est de Syrte, un axe de terminaux par où transite environ la moitié du pétrole libyen exporté. Dimanche dernier, les forces du général Haftar, le chef de l’Armée nationale libyenne (ANL) qui contrôle l’essentiel de la Cyrénaïque et refuse de reconnaître l’autorité de M. Sarraj, ont conquis les principaux ports de transport du pétrole à l’issue d’une attaque éclair.

Le général Khalifa Haftar. AFP/-

Le général Khalifa Haftar. AFP/-

Une production qui reste minime mais au cœur des stratégies

La conquête du croissant pétrolier, dont les installations sont en fait fermées depuis l’été 2013, constitue un défi majeur lancé par le général Haftar au gouvernement de Tripoli soutenu par les Nations unies. Le croissant était jusqu’alors contrôlé par la Garde des installations pétrolières, une milice locale commandée par un chef de guerre local issu du mouvement fédéraliste de la Cyrénaïque, un courant autonomiste dénonçant l’appropriation des ressources pétrolières de l’Est par les autorités centrales de Tripoli, ce chef,  Jadhran s’était initialement rallié au général Haftar lors de l’éclatement du conflit.

Mais la relation entre les deux hommes se sont ensuite détériorée. Au printemps, Jadhran avait prêté allégeance au gouvernement d’union nationale de Faïez Sarraj, alors même que le général Haftar le dénonçait comme illégal. En juillet, les nouvelles autorités de Tripoli et M. Jadhran ont conclu un accord prévoyant la reprise des activités d’exportation du brut à partir des terminaux pétroliers. L’accord était vital à la survie du gouvernement de M. Sarraj, en quête désespérée de ressources financières alors que l’aggravation des difficultés quotidiennes (coupures d’électricité, chute du dinar, inflation…). Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, l’industrie pétrolière nationale s’est littéralement effondrée. La production n’atteint plus désormais que 200 000 barils par jour – soit environ dix fois moins qu’avant 2011.

L’offensive du général Haftar au cœur du croissant pétrolier met en péril cette stratégie de survie du gouvernement Sarraj. Elle défie aussi ouvertement les efforts des Nations unies visant à faire avaliser la tutelle du gouvernement de Tripoli par le camp du général Haftar. Les 5 et 6 septembre, à Tunis, des discussions ont été amorcées dans le but d’instituer un conseil militaire rassemblant les différentes forces de l’Est et de l’Ouest.

Une armée qui reste divisée face à l’EI

Aux yeux de l’ONU, la reconstruction d’une armée nationale est indispensable pour une stratégie efficace de lutte contre l’organisation Etat islamique en Libye. C’est pourtant le contraire qui est en train de se produire. A Benghazi, le général Haftar conduit sa propre guerre contre des noyaux djihadistes, sans doute avec le concours clandestin des forces spéciales françaises dont trois soldats ont été tués en juillet. A Syrte, c’est une coalition de milices et de brigades de la Tripolitaine, principalement Misrata, affiliées au gouvernement de M. Sarraj qui est sur le point de reconquérir une cité dont l’EI avait fait sa place forte en Afrique du Nord depuis le début de l’année 2015.

En ouvrant un nouveau front dans le croissant pétrolier contre le gouvernement Sarraj, le général Haftar menace d’affaiblir de facto l’offensive anti-EI. Si les forces de Misrata devaient en effet étendre leurs opérations pour reprendre possession des oléoducs, il en résulterait forcément un relâchement de leur engagement à Syrte.

Emanuel Tychonowicz

 

Un pèlerinage sous fond de politique

Près d’un million et demi de fidèles ont afflué à La Mecque en Arabie saoudite  ce jeudi pour accomplir le pèlerinage, qui se déroule du 10 au 14 septembre. Mais cette année, le pèlerinage, où près de deux millions de personnes vont se retrouver, a lieu dans une ambiance tendue.

La ville sainte garde le souvenir du mouvement de foule meurtrier de l’an dernier où presque 2200 personnes ont perdu la vie, d’après les chiffres publiés par les gouvernements des pays d’origine des victimes. Ces informations ont été démenties par l’Arabie saoudite qui parle plutôt de 800 décès. Cet accident marque encore les relations entre l’Arabie saoudite et l’Iran, pays qui a eu le plus de victime.Et même si des mesures de sécurité ont été mises en place, les Iraniens ne pourront pas participer au pèlerinage faute d’accord trouvé avec l’Arabie saoudite. Une première depuis trois décennies.

ouest-france.fr

La foule autour de la Kaaba durant le Hadj, ouest-france.fr

Échange de mots violent entre l’Iran et l’Arabie saoudite

L’ayatollah Khamenei, guide suprême iranien chiite, a reçu mercredi les familles des pèlerins iraniens morts il y a un an. Il en a profité pour lancer de violentes attaques contre son ennemi, l’Arabie saoudite sunnite. L’Iran « ne pardonnera jamais pour le sang versé de ces martyrs », a déclaré mercredi le président iranien, Hassan Rohani. Les deux plus hauts responsables iraniens reprochent notamment aux dirigeants saoudiens de n’avoir jamais présenté d’excuses pour les morts de la catastrophe et de refuser d’autoriser une commission d’enquête islamique internationale.

En réponse, l’Arabie saoudite a condamné ces déclarations. Les propos d’Ali Khamenei sont « une claire incitation et une tentative désespérée de politiser le rite » du pèlerinage, a ainsi dénoncé mercredi le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe. Le grand mufti saoudien, cheikh Abdel Aziz al-Cheikh, a affirmé que les Iraniens « ne sont pas des musulmans ». Cette violente passe d’armes intervient alors qu’en mai, l’Iran avait fait savoir que les Iraniens ne pourraient pas se rendre à La Mecque cette année, invoquant la mauvaise volonté du gouvernement saoudien. Les négociations entre l’Iran et l’Arabie ont notamment échoué en raison de l’absence d’indemnisation pour les familles des Iraniens morts dans le mouvement de foule de 2015.

Le ministre saoudien des affaires étrangères avait reproché à l’Iran d’avoir exigé des conditions « inacceptables » à la participation d’Iraniens cette année. Vendredi, plusieurs milliers d’Iraniens sont allés manifester dans les rues de Téhéran pour protester contre leur exclusion du pèlerinage. Les manifestants montraient leur hostilité face aux dirigeants saoudiens.

Sécurité renforcée après une année 2015 sanglante

C’était l’épisode le plus tragique depuis vingt-cinq ans pour le pèlerinage de La Mecque. La rencontre entre deux flux de pèlerins, l’un quittant le site saint, l’autre arrivant en sens inverse, a provoqué une catastrophe au bilan extrêmement lourd.

Le surnombre de fidèles, qui accèdent au site par des tunnels et des voies suspendues, a souvent engendré des accidents. En 2006, 360 pèlerins étaient morts dans une bousculade. Et en 1990, 1 400 personnes sont mortes piétinées. Pour éviter de nouveaux mouvements de foules, l’Arabie saoudite a renforcé ses mesures de sécurité. Les pèlerins seront ainsi équipés d’un bracelet électronique, qui contiendra notamment leurs données médicales, la date d’entrée dans le royaume ou encore le numéro du passeport.

C’est une manière pour Khamenei de mettre une pression supplémentaire compte tenu des tensions entre les deux pays. L’Arabie saoudite n’entretient plus de relations avec l’Iran depuis l’attaque de son ambassade à Téhéran le 2 janvier dernier par des manifestants iraniens, en signe de contestation contre l’exécution de l’imam chiite saoudien Baqr al-Nimr. La rupture paralyse une région en proie à de nombreux conflits, la privant de négociations pourtant indispensables. Cette léthargie agit sur le hadj, certes, mais également et surtout sur la situation en Syrie, au Yémen et en Irak, où les bilans des différents conflits continuent de s’aggraver.

Emanuel Tychonowicz

Le Lac Tchad au Sahel

Le lac Tchad au Sahel

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Localisation du Lac Tchad, bordé du Niger, du Nigeria, du Tchad et du Cameroun. (C) fr.wikipedia.org

Le Bassin du Lac Tchad est un point stratégique. Qui détient le Lac, détient toute la région. Ce Lac qui fournit eau douce, nourriture à quelques trente millions de personnes est indispensable à la survie de la région. Ce Lac est bordé par quatre pays africains : le Tchad, le Niger, le Nigeria et le Cameroun.

Notons que pour des raisons environnementales, le lac couvre aujourd’hui moins de 10% de la surface qu’il couvrait avant 1963. En effet, sa superficie est passée de 25 000km² à 2 500km². Il est hautement menacé de disparition d’ici une trentaine d’années, si ce n’est moins. Ce lac, en s’asséchant a toutefois fait émerger quelques terres fertiles et cultivables. Ce qui n’est pas sans poser soucis aux pays qui soutiennent le projet de restauration de ce Lac. A l’encontre de ces instances, l’on trouve les populations locales qui ont su tirer avantage du repli du lac et qui s’opposent pour certaines à la restauration et aux transferts d’eau. Ces anciens pêcheurs se sont reconvertis dans l’agriculture afin de pouvoir continuer à subvenir à leurs besoins. Cette eau est également nécessaire à l’élevage du bétail. Ces individus se sont adaptés à la terre qui leur avait été attribuée, dans des conditions de vies difficiles.

La France s’est par ailleurs engagée à soutenir ces projets de transferts d’eau. L’idée du projet de Transaqua serait de passer par d’autres pays, les pays voisins notamment afin d’aller chercher l’eau dans les affluants du fleuve Congo. Pour cela, il faudra l’accord de la République Démocratique du Congo, puisque c’est directement dans son eau que l’on créerait ce transfert d’eau interbassins. Une commission a été mise en place pour participer à la gestion durable et équitable de ce lac. Il s’agit de la Commission du Bassin du Lac Tchad, créée en 1964 par les quatre pays riverains du Lac Tchad.

En plus d’un contexte écologique et économique très difficile, rappelons que le 3 juin dernier, Boko Haram a tué trente-deux personnes, membres des forces armées nigériennes et nigérianes. Le Niger et le Tchad veulent lancer une contre-offensive pour répondre aux massacres qui ont été perpétrés dans la ville de Bosso, non loin du Lac.

Ces attaques de Boko Haram, en plus d’être meurtrières et d’imposer un chaos considérable dans la région, forcent les populations à migrer. Pour l’attaque sur Bosso le 3 juin, ce sont près de 50 000 personnes qui ont été déplacées, selon le Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR). Reste à savoir combien de temps Boko Haram restera dans cette région si importante en Afrique.

Camille BONNET