Le Kivu, enjeu et cristallisation de la violence dans la région des grands lacs

Le Kivu divisé en deux parties, appartient à l’actuelle République démocratique du Congo. Cette région est une fois de plus en proie à de violentes exactions causant l’afflux de réfugiés et de déplacés dans cette région désormais tristement connue comme un espace conflictuel récurent. La région connaît ses premières déstabilisations lors de l’afflux de réfugiés tutsis fuyant la répression Hutu en 1961-1962, lors du changement de gouvernement rwandais. Dès lors,  le cycle de violence est engagé, surtout que les contentieux internes à l’ex Zaïre font rages et déstabilisent profondément le pays. La crise atteint son paroxysme avec les répercussions du  génocide rwandais. Entre 1996 et 1998, le Rwanda déclenche une guerre contre le Zaïre en soutenant les troupes rebelles zaïroises de Kabila. Pour plusieurs raisons, le régime tutsi en place veut mener une répression sur les hutus réfugiés au Zaïre, mais aussi définitivement sécuriser ses frontières. Un autre enjeu clé réside dans l’accaparement des ressources minières du Kivu. Ces velléités et l’acharnement militaire que connaît le Zaïre conduisent à son implosion et la création de la République démocratique du Congo, sous l’égide de son nouveau leader Laurent Désiré Kabila.

Le Kivu ne sera pas libre avant 2002, date à laquelle les troupes ougandaises et rwandaises quittent la région sous la pression internationale, après l’avoir pillée et laissée exsangue. Néanmoins, la région est à nouveau le berceau de violentes contestations émanant du CNDP (Congrès National pour la Défense du Peuple) à l’encontre du gouvernement de Joseph Kabila, ayant remplacé son père en 2001 suite à son assassinat. Les répercussions du CNDP et de leur volonté contestataire trouvent écho dans l’actualité avec la création en 2009 d’une branche armée nommée M23 (Mouvement du 23 mars 2009). Pour gagner en clarté, ce M23 est composé d’anciens officiers de l’armée congolaise, appartenant auparavant au CNDP. Ces officiers avaient négocié une place dans l’armée nationale ainsi que la transformation du CNDP en parti politique lors des accords du 23 mars 2009. Le pivot expliquant ce double revirement émane des instances congolaises accusant ces officiers de profiter de leur statut pour contrôler le trafic de minerais ce qui explique leur renvoi et la création de facto du M23.

Aujourd’hui, le M23 est l’acteur principal de la déstabilisation du Kivu avec le soutien officieux des mêmes forces étant intervenues dix plus tôt. La prise de Goma et les exactions, notamment les viols sur les locaux et la politique de terreur en résultant ont rendu ce mouvement tristement célèbre en perpétuant le cycle de violence régnant dans la région des grands lacs. Néanmoins, il faut rester critique et être vigilant car le M23 n’est pas le seul agent de déstabilisation opérant au Kivu. D’autres mouvements sont présents et tout aussi dangereux et violents. Il faut donc éviter la catégorisation et la simplification d’analyse portant un jugement unilatéral. En effet, des groupes comme les Maï-Maï (ou mayi-mayi), l’ADF (alliance des forces démocratiques), le FDLR (Force De Libération du Rwanda) ou l’UPCP (Union des Patriotes Congolais pour la Paix), ne sont que des exemples parmi d’autres d’un rapport émanant d’Oxfam et de 41 autres ONG[1].Le Kivu et plus généralement la RDC est donc en proie à une violence profonde intégrée aux mentalités, car même l’armée se prête à des exactions et à des pratiques condamnables.

J. RETIF

La schyzophrénie de la politique étrangère russe

(Tous droits réservés)

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Durant la crise syrienne, la Russie et la Chine ont posé, à trois reprises, leur veto annihilant tout plan de paix mis en place par l’ONU et empêchant toute résolution du Conseil de sécurité. La Russie et la Chine condamnent, de cette manière, la répression menée contre le régime syrien. Dans le même temps, les transferts d’armements en provenance de Russie continuent d’alimenter la défense du pouvoir sanguinaire d’Al-Assad. Lors d’une récente conférence de presse, Anatolin Isaikin, directeur de Rosoboronexport (principal exportateur d’armes russe) a déclaré que « nous continuons à remplir nos obligations sur les contrats de fourniture de matériel. » Les contrats d’armements syriens, passés avec la Russie il y a plusieurs années, continuent donc d’être honorés en toute connaissance de cause. En effet fin janvier, la Russie, par la voix du premier ministre Medvedev, marquait un pas de retrait vis-à-vis de la Syrie : elle jugeait « peut-être fatale » de ne pas avoir invité l’opposition pacifique à des négociations et d’avoir tardé à mettre en place des réformes.

Cette situation paradoxale se dessine, également, dans le contexte de l’intervention français au Mali aux côté des forces africaines. Le 16 janvier dernier, Mikhaïl Margelov, représentant de la présidence russe pour l’Afrique, affichait son soutien à l’opération au Conseil de sécurité : « « Nous pensions et continuons de penser que les Maliens doivent recevoir un soutien légitime, et l’opération menée sous les auspices de l’ONU et de l’Union africaine doit se diriger contre les radicaux et les terroristes ». Il a même été question d’envoyer un avion pour le transport d’armes légères.  On peut s’étonner d’une telle position étant donné celle adoptée en Syrie. Il semblerait, d’une part que le sacro-saint argument de l’« intégrité du territoire nationale » malien et les enjeux miniers, d’autres part, entrent largement en compte pour comprendre la position russe. Une position d’autant plus schizophrénique que le ministre des affaires étrangères russes, Sergueï Lavrov, déclarait à la télévision russe en amont de sa visite à Alger le 11 février, qu’ « Au Mali, la France lutte contre ceux qu’elle avait armés en Libye contre le régime de Kadhafi en violant l’embargo du Conseil de sécurité de l’ONU ». Ce tacle diplomatique fait directement écho à l’intervention française, américaine et britannique en Libye (19 mars 2011 – 31 octobre 2011), lors de laquelle la Russie s’était sentie trahie.

L. TESSIER

L’invention de la faim

Famine russe, 1922.
Source : Archives centrales de la Sécurité d’État. Traduit et présenté par Nicolas WERTH dans le n°78 du Bulletin de l’Institut d’histoire du temps présent, n°78, second semestre 2001, p. 108. (Tous droits réservés)

L’invention de la faim : Herbert Hoover, la famine en Russie (1921-1923) et la révolution de l’humanitaire

Conférence du 25 octobre 2012 par Bruno Cabanes, professeur à l’université de Yale.

En 1921, la Russie vit une véritable crise humanitaire et environnementale. Comment cette famine, véritable crise pour la Russie, va-t-elle réorganiser l’humanitaire ?

Avant le milieu du XIXème siècle, le discours sur la famine est encore très imprégné de l’individualisme : la famine est vécue comme un mal nécessaire. C’est seulement pendant la Grande Famine d’Irlande (1848-1851) que le discours change : la famine est un fléau qu’il faut arrêter.

À partir de la fin XIXème la littérature est, dans cette même dynamique, marquée par l’essor de la philosophie pour les causes sociales. Lilian Brandt publiera How much shall I give? en 1921. Il est aussi nécessaire de souligner que la première Guerre Mondiale a contribué à la professionnalisation de l’humanitaire via des campagnes de souscription aussi importantes que celles organisées par l’armée. Aux Etats-Unis on assiste à un véritable boom du phénomène humanitaire en passant de 20 000 adhérents à la Croix Rouge en 1914, à 20 000 000 en 1918. Lorsque la famine éclate en URSS, ce sont les techniques de communication qui vont faire que les américains vont donner, même si les victimes sont russes : l’utilisation de l’image des corps « secs » d’enfants dépasse la perception de « l’ennemi ».

Outre l’évolution des sensibilités face à l’humanitaire, on assiste à une évolution du discours scientifique quant à la nutrition. Là aussi, il faut remonter à la 1ère Guerre Mondiale où les scientifiques ont poursuivi leur réflexion sur la science des nutritions. En 1912, on identifie les vitamines. Dix ans plus tard, à travers les recherches des causes du rachitisme, la vitamine D est mise en évidence. On insiste alors sur l’équilibre de l’alimentation ; la notion de malnutrition apparaît. Pendant la famine en Russie, l’aide alimentaire sera principalement dirigée aux enfants, chez lesquels les risques de conséquences irrémédiables sont plus forts que chez les adultes. Malgré la tendance aux découvertes scientifiques des années 1920, cette dernière est concrétisée par le développement de produits enrichis en vitamine D seulement dans les années 1930.

Lors de la famine de 1921, une véritable organisation s’installe pour être à la hauteur des attentes de la population. En 1922, seulement 40% des voies ferroviaires russes sont utilisables. On a alors affaire à une longueur dans l’acheminement des colis alimentaires, à des pillages réguliers et à une desserte en ville qui délaisse une grande partie de la population des villages les plus reculés. En outre, lorsque les colis arrivent, la nourriture doit être distribuée dans les cantines municipales, ce qui permet au régime de garder un contrôle sur le rationnement de l’aide apportée. Cette aide provient essentiellement des Etats-Unis sous l’impulsion d’Herbert Hoover. Les volontaires américains qui arrivent en Russie ne sont ni formés, ni préparés et sont généralement jeunes. Il faut ajouter à cela que la majorité d’entres eux ne parle pas le russe, ce qui implique la présence d’interprètes (espions russes) qui permet au régime soviétique de garder un œil sur l’action des Etats-Unis. Malgré ces tensions (bolcheviks/américains), on voit évoluer le travail de l’humanitaire qui se professionnalise sur le terrain, l’assistance humanitaire s’organise peu à peu.

Enfin, parallèlement à cette professionnalisation, le droit international humanitaire se développe. La Première Guerre Mondiale a marqué les esprits et on commence à s’intéresser aux victimes civiles. La Sociétés des Nations (SDN) met en place sous l’égide du Comité International de la  Croix Rouge (CICR), l’Union Internationale des Secours dédiée à l’assistance aux civils (à partir de 1926). Ce n’est plus la charité qui inspire les grandes organisations mais la solidarité et le désir d’une justice. Après la Seconde Guerre Mondiale, cette évolution de ce droit humanitaire est accompagnée d’un intérêt croissant pour les Droits de l’Homme avec notamment la convention de 1948.

Il ressort de cette famine une évolution de l’action humanitaire qui se professionnalise depuis la création du CICR en 1863. On s’attache à la situation des civils, et non plus uniquement celle des militaires auxquels font références les premières conventions de Génève (I, II et III). Ce sont finalement l’ensemble les conflits (Guerres Mondiales, guerres civiles), les crises humanitaires et environnementales qui vont faire évoluer les interventions humanitaires qui tenteront toujours de répondre aux mieux aux besoins des victimes.

 Gaëlle RUBEILLON