La cyberterritorialité, une réalité méconnue du grand public 1/2

Les noms de domaine sont couramment utilisés dans la compréhension et la territorialité d’Internet: pages Web, Emails, FTP,… Cependant, comme chaque actif, qu’il soit matériel ou immatériel, une appartenance territoriale existe mais reste peu comprise du grand public. Tel le pétrole pour les UAE, le phosphate pour la Polynésie, l’économie liée à la vente de noms de domaine est une manne financière pour de nombreux pays. Explications.

En 1983, Jon Postel et Paul Mockapetris, deux chercheurs à l’Université de Californie du Sud, développèrent un outil technique pour rendre plus souple l’utilisation des ressources informatiques. En effet, jusque là, il fallait accéder,  et donc mémoriser, l’adresse IP d’un serveur afin d’accéder au contenu lié. Poste et Mockapetris inventèrent le Domain Name System, système des noms de domaine.

Ainsi, une suite de caractères alphanumériques permettent tel un masque d’accéder à une ressource. Pour un internaute souhaitant accéder au site du Sénat, il est préférable pour lui d’aller sur http://www.senat.fr plutôt que 158.255.107.218. De même, cela permet au site du Sénat de changer d’adresse IP sans que cela soit dommageable pour lui et son public.

Le système des noms de domaine est architecturé selon des niveaux, séparés par un signe de ponctuation, le point. Il se lit de droite à gauche.

Prenons le site du Sénat: http://www.senat.fr .Même s’il s’agit du site officiel, ce n’est pas le nom de domaine complet. Ce dernier étant http://www.senat.fr.

– FR est donc le domaine de premier niveau. Il s’agit d’une extension géographique, appelée ccTLD, tous les territoires du Monde en ont.
– SENAT est le domaine de deuxième niveau.
– WWW est le domaine de troisième niveau. Tim Berners Lee, pour différencier les pages Web des accès FTP ou MAIL, a souhaité utiliser la dénomination WWW.

nominet-map-of-the-online-world-scaled

Voilà pour les fondamentaux techniques. Car l’utilisateur final, l’Internaute, comprend mal ce système de noms de domaine. L’apparente simplicité technologique apporté par Google, laisse supposer que tout est simple d’accès et que la territorialité n’est pas présente sur Internet. Hors, il n’en n’est rien.

Revenons à ces extensions géographiques, les fameux ccTLD: country-code Top Level Domain. Chaque territoire est représenté, selon la norme ISO3166-2: FR pour la France, US pour les Etats Unis, IT pour l’Italie, IR pour l’Iran,… Lorsque Youtube communique avec youtu.be, l’entreprise américaine communique avec une extension belge, gérée par une entreprise belge, DNS Belgium. Cette réalité est peu comprise. Lors de l’intervention militaire en Libye de 2011, de nombreux sites Internet américains utilisant l’extension .LY ont découvert avec stupeur cette réalité. .TV, l’extension des îles Tuvalu permet à ce petit pays polynésien d’augmenter substantiellement son PIB, en devenant la première ressource à l’export. Les noms de domaine .TV sont ainsi loués par le biais de Verisign, entreprise américaine historique, gérant l’un des serveurs de base d’Internet, le a.

Publicités

La Guerre civile Chinoise : Le triomphe communiste et la destruction des forces nationalistes (1945-1949)

La Guerre civile chinoise aboutit, entre 1945 et 1949, à la victoire du PCC (parti Communiste chinois) sur son ennemi nationaliste (parti du Guomindang, GMD). Celui-ci se repliera pour former la République de Taïwan qui reste toujours en conflit avec la République Populaire de Chine. Ce conflit reste toujours difficile à décrire pour les historiens à cause du manque de ressources archivistiques sur ce sujet et du verrouillage de son Histoire par la République populaire de Chine. En quatre ans, les forces nationalistes, victorieuses des Japonais et contrôlant les trois-quarts du territoire chinois, seront progressivement repoussé au Sud puis dans les îles de Formose. Comment peut-on expliquer ce retournement de situation et décrire en plusieurs phases ce gigantesque conflit ?

guerre-civile-chinoise

La Guerre Civile Chinoise 1946-1950. (source: https://upload.wikimedia.org)

Une lutte ancrée dans l’Histoire de la Chine

Les nombreuses guerres civiles que connaît la Chine trouvent leurs racines dans l’affaiblissement progressif de l’Empire durant le XIXe siècle. Miné par des dissensions internes, affaiblis par la corruption et la pression des régimes colonialistes (politique de la canonnière et guerre des Boxers 1900) la dynastie Quing s’effondre. L’Empire de Chine laisse place à la République de Chine qui se forme par le biais d’une révolution moderniste et nationaliste en 1911-1912. L’administration provinciale largement autonome favorise la division de la Chine en fiefs dominés par les  »seigneurs de guerre » devenus autocrates et indépendants. En 1922, le GMD et le PCC s’unissent dans un premier front uni pour réunifier le pays. En 1926,  »l’expédition du Nord » met fin à cette première Guerre Civile. En 1927, les nationalistes se retournent contre leurs alliés communistes pour prendre le contrôle du gouvernement de la République de Chine et ils s’affrontent plus ou moins violemment entre 1927 et 1937. Sur le point de succomber (longue Marche), les communistes chinois sont sauvés par l’invasion japonaise qui permet la formation d’un second front uni entre communistes et nationalistes. Une fois les japonais vaincus et définitivement chassés de la Chine en 1945, les affrontements reprennent entre les deux partis dans une Troisième Guerre civile (1945-1949) appelé aussi Guerre de Libération.

Les différentes phases de la Guerre

Lors de la résistance à l’invasion japonaise, l’armée chinoise est largement surclassée, mais l’immensité de la Chine et le potentiel démographique chinois aspirent peu à peu les forces japonaises qui s’enlisent dans cette guerre. Le front uni montre des signes de fragilité dès le début de cette guerre, les forces nationalistes et les troupes communistes combattent séparément (les communistes se rassemblent dans les formations de la Nouvelle 4ème Armée et la 8ème Armée de Route) et des combats ont régulièrement lieu entre ces différentes unités. Malgré les tentatives de médiations occidentales, l’affrontement reprend très rapidement en 1945.

. A l’Automne 1945, chaque camp tente de gagner la Mandchourie reconquise par les Soviétiques pour s’emparer de ces vastes plaines industrielles et des stocks d’armes de l’armée japonaise encore sur place. Les communistes affrontent les troupes nationalistes pour le contrôle de la Mandchourie et défendent leur fief de Yan’an en Chine centrale. Utilisant des tactiques de défense mobile, les communistes usent cette première offensive.

. Fin 1948, les troupes communistes lancent, à leur tour, plusieurs offensives en Chine du Nord-Est. Cette offensive détruit de nombreuses divisions nationalistes (33 divisions perdus, 470 000 hommes) et ouvre l’accès à Beijing aux forces communistes. Parallèlement, les forces communistes du Nord éliminent la présence nationaliste en Chine centrale au cours de la campagne  »des plaines centrales » au cours des batailles

. De janvier à octobre 1949, les communistes balaient les dernières forces nationalistes défendant la rivière du Yangzi (région de Shanghai) puis s’emparent progressivement des bastions nationalistes du Sud. Tchang Kaï-Chek franchit le détroit de Formose avec les débris de son armée et du parti nationaliste pour former à Taïwan un gouvernement  »en exil ».

Un succès complet de la guerre révolutionnaire maoïste

Cette Troisième Guerre civile chinoise et la victoire communiste en 1949, représentent bien les succès des principes de Guerre révolutionnaire. David Galula, le théoricien de la guerre de contre-insurrection illustre même ce concept en prenant exemple sur la guerre civile chinoise. La stratégie et les principes de la guerre révolutionnaire combinent un ensemble cohérent de moyens socio-politiques militaires et diplomatiques mis au service de la victoire finale. Le camp révolutionnaire (les communistes) doit, tout d’abord, s’enraciner dans la population et prendre le pas sur les administrations nationalistes. Les communistes acquièrent le soutien du milieu rural, délaissé par les nationalistes grâce à leur promesse de réforme agraire. Cette annonce fait basculer les campagnes dans le camps communiste et fourni à l’APL (Armée Populaire de Libération) une manne de recrues quasiment inépuisable. Les communistes alternent guérillas intensives et offensives de grandes ampleurs localisées. Au contraire de leurs ennemis nationalistes, les communistes peuvent s’affranchir de la défense statique des territoires pour se concentrer uniquement sur l’élimination d’un maximum d’unités nationalistes. Tous ces facteurs, alliés à une stratégie inepte et incohérente d’un camp nationaliste corrompue et violent, apportent la victoire aux communistes chinois qui proclament la République Populaire de Chine qui est toujours en place de nos jours. Cette guerre est la cause majeure de la difficile situation géostratégique dans le détroit de Formose avec la création de deux République de Chine concurrentes.

Benoit GRELIER

La Nouvelle Histoire-bataille : Pour un renouveau de l’Histoire militaire (Partie 1/2)

Depuis la fin du XXe siècle, nous assistons à une résurgence de l’Histoire militaire dans les études universitaires grâce aux nombreuses parutions de travaux anglo-saxons. Ce nouvel engouement pour l’Histoire militaire se traduit par un retour de l’histoire-bataille. Cette nouvelle histoire-bataille n’est plus réservée, comme au XVIIIe siècle, aux militaires ou aux spécialistes qui étudiaient les mouvements de troupes et les grandes manœuvres des armées, mais aussi à des civils et à des universitaires voulant plonger au cœur des combats pour appréhender tous les aspects de la Guerre.

Pourquoi l’Histoire-bataille est-elle décriée par les historiens français ?

Les traditions historiographiques de la France et du monde anglo-saxons sont très différentes au XIXe et au XXe siècle. Sur le continent européen, l’histoire militaire est trop empreinte de nationalisme pour que les études qui en résultent soient capables d’aborder la question sans tomber dans la controverse historique ou la critique. L’historien anglais John Keegan explique cette différence Outre-Manche : « Il n’y a réellement que les pays de langue anglaise dont, à l’exception de l’Amérique au temps de la guerre civile, les campagnes militaires ont toujours lieu à l’étranger, qui ont élevé l’histoire militaire au niveau d’une science […] Pour la majorité privilégiée que nous constituons, la guerre pendant cent cinquante ans – à peu près la période de développement de l’histoire moderne – s’est réduite à un spectacle ».

Les deux guerres mondiales ont traumatisé les populations européennes et ont laissé les historiens français du XXe siècle incapables d’aborder l’histoire militaire sans s’attacher à décrire les horreurs et la barbarie de la guerre, marginalisant les études du phénomène guerrier. L’avènement de l’École des Annales, apparue en France dans l’entre-deux-guerres et confortée durant les années 1950-1960, a encore renforcé ce rejet. En effet, les historiens se réclamant de cette école historique critiquent l’Histoire  »traditionnelle » faite par les méthodistes qui prônent l’accumulation de faits et leur conception étroite des documents : faire de l’Histoire avec un même type de document sans les critiquer, l’Histoire était installée dans une sorte de  »routine », ces sources écrites sont en grande partie rédigées par les institutions officielles, les élites, cela détermine le contenu de l’histoire qui n’évolue pas.

Les années 1970 voient l’avènement de la  »Nouvelle Histoire », terme employé par les historiens des Annales, qui relève d’une réflexion sur leur propre discipline. Les partisans de cette Nouvelle Histoire veulent faire une histoire globale, pluridisciplinaire qui met en rapport les approches historiques avec les autres disciplines des Sciences Humaines (la sociologie, la psychologie, la géographie, …). Cela a pour conséquence l’élargissement des sources que l’historien doit étudier (les journaux, les registres paroissiaux, les documents iconographiques). Il va dorénavant utiliser l’anthropologie, c’est-à-dire monter la permanence de l’être humain qui conditionne alors le comportement individuel et s’intéresser aux questions économiques et sociales qui ont pris de l’importance à partir des années 30. L’étude des mentalités ne peut pas s’appliquer à des événements très courts, mais plutôt au terme de l’analyse d’une évolution sur le long terme. L’Histoire militaire est donc laissée de côté car les batailles et les engagements importants ne dictent pas, selon les historiens des Annales, le cours de l’Histoire et ne peuvent permettre à l’historien de comprendre les mutations et les changements des  »mentalités » et de la civilisation. Le terme d’Histoire-bataille est d’ailleurs une expression péjorative utilisée par les fondateurs des Annales March Bloch et Lucien Fevbre. Nous pouvons tout de même remarquer un certain intérêt pour la bataille de la part de grands noms de l’École des Annales comme dans les ouvrages de Georges Duby Le Dimanche de Bouvines, ou encore celui Marc Bloch, L’étrange défaite. Georges Duby parle de « l’attrait du plaisir » pour expliquer cette soudaine envie d’écrire une histoire événementielle, car il trouvait intéressant de s’approcher « des combattants de Bouvines comme d’une peuplade exotique, notant l’étrangeté, la singularité de leurs gestes, de leurs cris, de leurs passions, des mirages qui les éblouissaient. ». Il faut attendre les années 90 pour que l’École des Annales perde son influence et ne laisse la place à un certain retour de l’événement en France. La bataille ne sera plus vue comme un événement singulier qui survient au hasard de l’Histoire, mais comme un facteur de construction des Nations qui va entraîner de nouvelles interprétations sur une période donnée. Ce terme de Nouvelle histoire-bataille veut réconcilier l’histoire-bataille traditionnelle avec la Nouvelle Histoire.

Benoit GRELIER

La Nouvelle Histoire-bataille : Pour un renouveau de l’Histoire militaire (Partie 2/2)

Les différents courants de la Nouvelle Histoire-Bataille

La traduction de certains grands ouvrages d’histoire militaire anglo-saxons en France permet de renouveler notre vision de la bataille et inciter les historiens français à rompre avec l’histoire militaire traditionnelle. Nous pouvons diviser en plusieurs approches la nouvelle histoire-bataille.

– Héritiers de la Pensée de Charles Ardent Du Picq (officier français du XIXe étudiant le comportement des soldats au combat et comment encadrer les troupes), des historiens s’intéressent à l’environnement des combattants, leurs matériels, … Le récit des combats ne sera plus réservé aux techniciens, représentant la guerre comme une succession d’actions et de descriptions qui ne prennent pas du tout en compte les sentiments humains et la dureté du combat, mais comme un récit proche du soldat (de ses peurs et de ses doutes …) ; c’est l’histoire-bataille au ras du sol. La traduction de certains grands ouvrages d’histoire militaire anglo-saxons ont permis de faire traverser la Manche à ces nouvelles idées. Nous pouvons citer l’ouvrage de John Keegan, The Face of the battle, traduit en 1993, et celui de Victor David Hanson , Le modèle occidental de la Guerre : La bataille d’infanterie dans la Grèce classique traduit en 2001. Ces auteurs engagent l’histoire-bataille dans une approche anthropologique. Ils étudient le fait militaire pour en déduire la  »mentalité » des soldats et leurs réactions face à des situations qui auront des conséquences sur le déroulement de la bataille voire de la campagne militaire. L’attention portée au simple combattant provient des travaux militaires sur les deux Guerres mondiales dans lesquelles les historiens étudient les lettres de soldats écrivant à leurs familles sur la réalité des combats (peur, conditions de vie, habitude des combats …).

D’autres historiens étudieront plutôt les combats en définissant les tactiques utilisées lors des batailles. Ils s’intéresseront aux différentes manières et techniques de combat de la troupe. Ils décrivent une bataille puis rentrent en son cœur, avec des lettres ou des témoignages d’officiers. Nous pouvons citer plusieurs ouvrages utilisant cette approche comme celui de Hervé Drévillon dans Bataille : Scènes de Guerre, de la Table Ronde aux tranchées, ou John Lynn, The Bayonets of the Republic.

– La dernière approche regroupe les travaux qui se penchent sur une ou plusieurs batailles. Les historiens s’intéressent à la bataille comme objet d’Histoire. Ils étudient une bataille en lui appliquant des problématiques particulières : Yann Lagadec, dans son livre La Bataille de Saint Cast, examine la construction de la bataille en tant qu’événement et le souvenir que ce combat à laisser dans les esprits en Bretagne. L’un des premiers grands ouvrages français paru sur cette nouvelle histoire-bataille est le livre d’Olivier Chaline sur la bataille de La Montagne Blanche en 1999. Celui-ci tente de comprendre ce que l’homme a pu endurer au cours de la bataille. « Une guerre en première personne dans laquelle je tue, je suis tué, je risque de rester un mort inconnu ou sans sépulture. » mais aussi les motivations idéologiques et religieuses des participants.

Limites et points forts de ce concept de la nouvelle histoire-bataille

Le concept de nouvelle histoire-bataille, cherchant à rentrer au cœur des combats et de la guerre selon la vision de l’homme de troupe et non du général, se heurte d’emblée à la nature des sources à disposition de l’historien pour l’étude des opérations militaires. L’historien moderne aura plus de difficulté à saisir et à comprendre toute la violence des opérations militaires bien qu’elle soit l’essence même de la vie du soldat, car celui-ci reste silencieux ; les soldats n’écrivent pas avant la Première Guerre mondiale car la plupart sont illettrés. Les historiens s’intéressent de fait très peu au vécu des soldats, considérant peut être que les armées de l’Ancien Régime ou celles de la Révolution ne voyaient en la guerre qu’une  » noble affaire d’honneur et de courage » ou encore une devoir citoyen de défense de la Patrie. Une étude approfondie d’un engagement ou d’une campagne militaire amène d’autres conclusions : Les soldats sont tous confrontés à l’horreur et la violence du champ de bataille et cherchent, comme tout êtres humains qui craint la mort, à s’y soustraire. L’historien va devoir prendre en compte les non-dits ; ce n’est pas parce que les soldats français et encore moins les officiers ne parlent pas des souffrances et de la peur induites par la guerre, qu’il n’y en a pas. Toute la difficulté de la nouvelle histoire-bataille est liée à ce double objectif de faire une histoire militaire proche du soldat qui, sans tomber dans la simple dénonciation de la guerre et de ses horreurs, relaterait tout de même de façon objective l’épreuve du soldat.

Malgré toutes ces difficultés un renouvellement de l’Histoire militaire est nécessaire car les récits des guerres et des conflits du passé doivent prendre en compte l’humain. La violence de guerre et la peur de la mort sont vécues de la même façon par tous les hommes et les différences entre un conscrit républicain de 1794 qu’un poilus de la Première Guerre Mondiale ne sont finalement pas si grandes.

Benoit GRELIER

La montée en puissance des forces armées indiennes

« La défense de chaque centimètre carré de notre patrie vient avant toute autre chose », cette déclaration du ministre indien des Finances Arun Jaitley, lors de la présentation du budget militaire indien pour l’année 2015 illustre bien la volonté manifeste de l’État indien de moderniser et d’étoffer ces forces militaires depuis quelques années.

armee-indienne

Des chars T90 de l’armée indienne lors de la parade du Jour de la République, en janvier 2015. Source : SAUL LOEB / AFP.

Lutte d’influence en Asie et stratégie de  »contre collier de perles »

La Chine et l’Inde, les deux grandes puissances régionales en Asie du Sud-Est, rivalisent pour contrôler la région et, dans leurs voisinages respectifs, chacun se rapproche des voisins de l’autre afin de faire contrepoids à ses ambitions (jeux d’alliance et de facilités maritimes). Depuis plusieurs années, la flotte chinoise déplace progressivement son centre de gravité vers l’Océan Indien (pourtant considérée comme Mare Nostrum par la flotte indienne) pour lui permettre de faire le lien entre les continents asiatique, européen et africain. La création et la négociation de concessions maritimes par la marine chinoise lui permettent d’investir dans des infrastructures portuaires comme à Chitagong (Bangladesh) ou à Hambantotz (Sri Lanka). New Delhi s’inquiète de cette stratégie  »du collier de perles » (formule à relativiser) et se sent encerclée par les forces chinoises et enfermée dans le Continent indien sans possibilité de se développer. La Marine indienne développe donc, elle aussi, des bases navales (base de Andaman, de Karwar, Chabahar) et des relations avec des États ayant un différend maritimes avec la Chine (Corée du Sud, Taîwan, Japon, Singapour, …). Cette nouvelle stratégie maritime peut être définie comme un  »contre-collier de perles ».

Modernisation des forces armées indiennes et leur montée en puissance

Pour équiper ses forces armées, l’Inde a longtemps compté sur l’Union soviétique (puis la Russie) et, dans une moindre mesure, sur la France. Depuis les années 2000, les choses ont commencé à changer et le pays s’est tourné vers Israël pour la défense antimissile et les États-Unis, auprès desquels il a commandé des avions de transport ainsi que des appareils de surveillance maritime P-8 Poseidon et des hélicoptères. L’armée de Terre indienne augmente, en outre, le nombre de ses chars de combat et cherche à moderniser son artillerie en acquérant des obusiers aux États-Unis, des pièces tractées et des dispositifs de visée en Russie et en Israël. Le gouvernement indien continue à acheter massivement des équipements ou des composants à l’étranger plaçant l’Inde à la première place mondiale dans importation d’armes. Ce processus d’acquisition concerne près de 70% des équipements qui, malgré la lenteur de ces réformes, permettront à l’armée indienne de devenir un outil militaire de premier ordre.

Les missiles Agni une menace tournée vers la Chine ?

Depuis 2012, New Delhi compte parmi les six nations disposant de missiles balistiques longue portée. Le développement de missiles à longue portée de type  »Agni » permet maintenant à l’Inde de pouvoir riposter et de frapper dans toute la région de l’Asie du Sud. Le 19 avril 2012, le missile Agni V (Agni III et IV avait une portée inférieure de 3500 à 4000 kilomètres) a frappé une cible après un vol de 5000 kilomètres. Les essais de cette fusée Agni, capable de porter une ogive nucléaire (nucléaire simplement civil pour l’instant), ont été couronnés de succès en Inde. Ses missiles peuvent atteindre n’importe quelle cible au Pakistan et sur la majeure partie du territoire chinois. Au niveau international, la Chine est justement en tête des préoccupations des autorités indiennes.

Les relations entre les États de la Chine et de l’Inde ont toujours été conflictuelles au cours des siècles, mais elles s’accompagnent de liens économiques (commerciaux) entre ces deux pays qui ne peuvent pas vivre en autarcie l’un par rapport à l’autre. Certains experts voit plus dans les conflits sur la frontière sino-indienne des  »gesticulations politiques » plutôt que de réelles tentatives de déclencher un conflit que ne veut aucun des deux pays. Dans l’augmentation de la puissance de la flotte chinoise par exemple, il n’est pas question d’une confrontation directe avec la Chine, mais d’une lutte pour l’influence en Asie du Sud. Toutefois, l’Inde dispose d’un outil militaire important qui lui est indispensable pour résoudre au mieux l’équation stratégique qui s’offre à elle.

Benoit GRELIER

La Guerre du Bush en Rhodésie du Sud (1972-1979) : Un exemple de guerre contre-insurrectionnelle

Anciennement connu sous le nom de Rhodésie du Sud, le Zimbabwe a connu une guerre de décolonisation. La population d’ascendance européenne y formait une minorité dominante qui possédait non seulement le pouvoir politique mas aussi une majeure parie de terre arable et citadine. Refusant le principe décolonisation démocratique proposée par Londres, arc-boutée sur ses privilèges, la minorité blanche et son gouvernement (leader et Premier ministre Ian Smith) déclarent unilatéralement leur indépendance en 1965. Cette décision, combattue par une majorité de la population noire, enfonce peu à peu le pays dans les affres de la guerre civile.

Déclenchement du conflit

Les partis nationalistes noirs qui sont sévèrement réprimés par le gouvernement entrent peu à peu dans l’illégalité et le conflit armé. La ZAPU (Zimbabwe African’s People Union) de Josuha Nkomo et La ZANU (Zimbabwe African National Union) de Robert Mugabe s’organisent en guérilla (marxisante au début) soutenu financièrement et logistiquement par des pays du bloc Est comme la Chine et l’URSS (total approximatif d’une dizaine de milliers de guérilleros). A partir de 1966 les différents groupes insurgés forment des bandes de guérilleros et font régner la terreur et l’insécurité dans la campagne en se repliant dans les forêts lorsque les troupes régulières arrivent. Ces groupes sont d’abord des proies faciles pour les troupes légères rhodésiennes (la Fire Force revendique un  »kill ratio » de 35 pour 1). Toutefois, la résistance se durcit et à partir de 1974 les troupes régulières sont peu à peu débordées, car les insurgés les accrochent régulièrement dans des escarmouches et des embuscades. Toute cette  »petite guerre » atteint économiquement le pays qui tourne au ralenti.

Définition du principe de la Contre-insurrection et parallèles avec la Guerre du  »Bush »

David Galula, grand prophète de la guerre de contre-insurrection, définit la guerre révolutionnaire comme un conflit tout d’abord intérieur. Le camp des insurgés affronte le camp loyaliste, c’est-à-dire les forces gouvernementales et cherche à s’emparer du pouvoir par la force (guerre révolutionnaire) en se substituant à l’administration étatique des loyalistes. Ce objectif doit être rempli en plusieurs phases et par différentes opérations. Tout d’abord, le camp des insurgés doit se développer dans la clandestinité tout en définissant sa politique et ses objectifs (pour la Rhodésie du Sud l’objectif clair est de se libérer de la tutelle  »impérialiste » de la minorité blanche et de proposer des élections libres et démocratiques). Ensuite, l’insurrection, ne pouvant pas atteindre le pouvoir politique par des moyens légaux, va devoir rentrer dans l’action violente avec la mise en place d’actions terroristes pour faire basculer le pays dans une situation d’insécurité grandissante. Les guérillas de la ZANU et de la ZAPRU ciblent la population. Dans les régions de fermage européen, la terreur vise à obliger les Blancs à quitter leur exploitation, mais aussi à interdire aux africains locaux ou immigrés de fournir la main-d’œuvre indispensable. Dans les réserves indigènes, des opérations visent à détruire l’administration officielle (affaires indigènes, écoles, postes de police) et à imposer les structures clandestines développées par les guérilleros. L’Armée rhodésienne répond à cette menace en développant des stratégies de contre-insurrection comme la mise en place de régiments légers (Rhodesian African Rifle, Rhodesian Light Infantry, Fire Force) qui se déplacent très vite grâce à des moyens aériens (hélicoptères légers Alouette III) et qui opèrent des  »battues » et des raids en profondeur à la recherche de l’ennemi. Le rôle de la Fire Force est de servir de  »pompiers » dans les escarmouches avec les insurgés et la destruction des unités de guérillas à chaque accrochage.

Impossibilité militaire, sortie politique de la Guerre

Peu à peu, les forces disponibles se restreignent et elles sont de plus en plus sollicitées. La minorité blanche étant déjà quasiment engagées dans sa grande majorité dans l’armée ou les forces de police elle ne peut plus fournir de nouvelles recrues quand le conflit se durcit. De plus, le Zambie et le Mozambique ayant déclaré leur indépendance, ces pays (et leurs vastes frontières mitoyennes avec la Rhodésie du Sud) deviennent des bases arrières pour les insurgés qui peuvent passer les frontières pour se réorganiser et former des camps d’entraînement dans ces pays. Malgré la tenue de puissants raids par la Fire Force rhodésienne pour détruire ces camps les troupes gouvernementales se retrouvent dans une impossibilité stratégique. Incapable de détruire réellement l’insurrection, elle ne peuvent que retarder l’inévitable, car la position du gouvernement est de plus en plus intenable. En 1979, le gouvernement de Ian Smith acceptent de faire des concessions et organise les premières élections multiraciales, les blancs conservant toutefois un tiers des sièges au Parlement. C’est finalement Robert Mugabe qui remporte les élections de mars 1980, il installe au Zimbabwe un gouvernement brutal, corrompu et répressif. Ses opposants de la ZAPU sont écrasés et les populations blanches sont forcées à émigrer. Robert Mugabe est encore aujourd’hui à la tête de ce pays qui s’est enfoncé dans la misère et la violence. En 2014, le Zimbabwe pointait à la 157ème place (sur 188) pour l’indice de développement humain avec 0,509 d’IDH.

Benoit GRELIER

L’opération Sangaris : Un impossible retour de la paix en Centrafrique ?

L’opération Sangaris (provient du nom d’un papillon africain éphémère) des forces militaires françaises a officiellement pris fin le 31 octobre 2016. Toutefois, plusieurs centaines de soldats français, équipés de drones, resteront pour former l’armée centrafricaine et servir de réserve de mobilisation rapide en cas de besoin, alors que l’ONU a déployé 12.000 hommes dans le cadre de sa Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA). La fin de cette mission ne signifie pas un retour complet du calme en Centrafrique puisque son territoire est toujours très instable et que des régions échappent toujours à l’administration centrale et restent aux mains de milices de différentes factions.

Contexte et déclenchement des troubles

La Centrafrique, comme son nom l’indique, est un pays de carrefour qui se situe au centre du continent africain. Pays très pauvre et enclavé depuis son indépendance en 1960, il est en proie à de multiples tensions confessionnelles (chrétiens et musulmans) et économique avec les tentatives de captations par des factions armées de richesses de son sous-sol ; notamment des mines de diamant dans l’Est ou des puits de pétrole dans le Nord. Fin 2012, la réélection du président Bozizé déclenche un soulèvement contestataire de multiples factions qui se regroupent pour former l’union des Selekas (coalition). Cette faction s’empare de Bangui, la capitale de Centrafrique, et chasse le nouveau président pour installer son leader à la tête du pays, Michel Djotodia. Les exactions, les massacres et les pillages des Selekas, à forte dominance musulmans, contre les populations entraînent la formation de milices d’auto-défense chrétiennes – d’appellation anti-Balaka, ce qui fait référence, selon certains médias, aux gris-gris que leurs membres portent pour se protéger des balles (anti-Balaka = anti-balles AK-47). Ces milices deviennent bientôt aussi corrompues et violentes que leurs homologues Selekas en s’en prenant aux populations musulmanes et en instaurant des systèmes de rackets et de terreur vis-à-vis des populations qu’ils étaient sensés protéger. Le maintien du cycle de violence dans un contexte de déliquescence de l’État a entraîné une réaction internationale.

Déclenchement de Sangaris et déroulement des opérations

A partir de décembre 2013, voyant le pays s’enfoncer dans la guerre civile et pressentant des risque de véritable génocide confessionnelles, l’ONU autorise les forces françaises à se déployer en aide à la force de la Mission Internationale de Soutien à la Centre Afrique (MISCA). À la suite de l’adoption à l’unanimité de la résolution 2127 du Conseil de sécurité des Nations unies, Sangaris commence officiellement dans la nuit du 5 au 6 décembre avec l’arrivée à Bangui. Le 9 décembre es troupes françaises reprennent Bangui aux Selekas alors que des massacres se déroulent dans la ville faisant plus d’un millier de morts. Les troupes françaises arrivent pour faire cesser ces massacres et repoussent progressivement les Selekas en périphérie de la ville tout en tentant d’empêcher, au côté de la MISCA, les milices anti-Balaka de s’en prendre aux populations musulmanes tenues pour responsable des sévices des Selekas. Les objectifs principaux de la mission Sangaris étaient avant tout humanitaires d’aides aux populations, de rétablir les routes et la libre circulation des biens et des hommes dans toute la Centrafrique. Mais aussi de sécuriser le territoire et de désarmer les multiples milices et factions armées pour favoriser le retour de la paix et de l’autorité de l’État du gouvernement de transition. Après avoir sécurisé la région de la capitale, les forces internationales et françaises ont dû sécuriser les régions Ouest et Nord-Est du pays, notamment reprendre aux groupes armés les mines de diamant pour aider le gouvernement de transition. Les soldats français devaient favoriser le retour des administrations et des forces municipales pour que les populations, livrées à elle-mêmes, puissent revenir dans une société réglementée par le Droit et un État central.

Les difficultés de cette opération et un départ entaché par de multiples problèmes

Contrairement au Mali où la cible était claire (djihadistes), la situation est plus complexe en Centrafrique. Les soldats français ne doivent pas prendre parti contre les Selekas et pour les anti-Balaka puisque ces groupes armés très hétéroclite rançonnent et terrorisent également la population. Les groupes  »rebelles » ne prennent pas les armes dans une logique de guerre confessionnelle ou pour s’insurger contre un régime corrompu mais profitent plutôt de l’absence de l’État pour s’emparer de villages et de localités en asservissant les populations et en recherchant seulement des profits. Une opération de pacification et de désarmement qui, au départ passait pour simple et rapide, c’est transformée en  »bourbier » pour l’armée française qui est régulièrement accusée de n’avoir pas su, ou voulu, s’interposer dans les conflits locaux. Au départ effectif de la mission Sangaris, malgré de nombreux succès, la Centrafrique est toujours en proie à de fortes tensions communautaires, à des troubles et des conflits armés localisés. Le départ des soldats français a, de plus, été entaché par des accusations de viols et d’abus sexuels de certains d’entre eux sur des femmes et des enfants réfugiés aux abords des camps français. Ces accusations n’ont toujours pas, à ce jour, été complètement infirmée ou rejetée par la justice française, mais des mesures disciplinaires ont été engagées contre certains soldats. Ce bilan en demi-teinte confirme que le retour de la paix est encore un objectif lointain en Centrafrique.

Benoit GRELIER