20 ans après le génocide des Tutsi : le Rwanda, la France et le monde…

Allumée à Kigali le 7 janvier dernier, La flamme du souvenir doit parcours tout le "pays des milles collines" jusqu'à son retour dans la capitale pour le début des 20èmes commémorations. (Tous droits réservés)

Allumée à Kigali le 7 janvier dernier, La flamme du souvenir doit parcourir le « pays des milles collines » jusqu’à son retour dans la capitale pour le début des 20èmes commémorations. (Tous droits réservés)

Le 7 avril 2014, débuteront à Kigali les commémorations du 20e anniversaire du génocide contre les Tutsis au Rwanda. Les manifestations, les conférences, et les cérémonies organisées à cette occasion s’annoncent particulièrement marquantes. Vingt années se sont écoulées, le Rwanda s’apprête à franchir une nouvelle étape, un tournant dans son histoire. En dépit des traumatismes toujours vifs, et parfois même transmis aux plus jeunes, la première génération post-génocide est en train de naître, stimulée par le dynamisme et la croissance dont le pays a su faire preuve depuis une décennie.

Le Rwanda de 1994, l’ultime avertissement du XXème siècle

Les crimes de masses commis durant le génocide – meurtre  à l’arme blanche, viol avec intention d’inoculer le VIH (considéré comme « acte de génocide »), torture, mutilation, etc. – sont l’infâme résultat de « l’obéissance aveugle à l’autorité, couplée à la déshumanisation de l’autre. » Damien Vendermeersh, juge d’instruction belge qui a  « œuvré » au Rwanda dès 1995, a publié récemment un ouvrage[1] dans lequel il livre une expérience traumatisante qui interroge le lecteur sur la possibilité d’un nouveau cataclysme de ce genre. Il propose quelques « pistes de paix ».

Le XXème siècle a été le témoin de génocides qui ont eu de commun d’être « l’aboutissement de logiques collectives qui passent par l’exclusion de l’autre, la désignation d’un bouc-émissaire, une rhétorique de rejet non pas seulement du soldat que l’on a en face de soi, mais de toute une communauté , désignée, tout entière, femmes, vieillards, et enfants compris, comme l’ennemi qu’il faut nécessairement éradiquer dans son ensemble pour avoir la paix.[2] »

Le Génocide contre les Tutsi au Rwanda sonne comme un avertissement pour le monde aujourd’hui : « il faut prendre garde aux stigmatisations individuelles, elles peuvent aboutir à des exterminations collectives. Prendre garde aux anathèmes jetés sur le chômeur, le pauvre ou le Wallon, qui à, l’image du juif des années ’30, risque, par ses travers supposés, ses prétendus défauts, son existence même auprès de vous, de vous empêcher, vous et les vôtres, de conserver votre bien-être, vos acquis sociaux, votre sécurités, etc…[3] ». Ce discours est présent dans nos sociétés, véhiculé par les extrêmes qui n’ont d’autre stratégie que de se repaître de l’inquiétude et du malaise ambiant.  D’autre part « la logique génocidaire peut frapper n’importe où », et Vandermeersch d’énumérer les situations actuelles « potentiellement explosives » : les conflits israélo-palestinien, en Syrie, au Liban, en Centrafrique et au Soudan.

Le devoir de la France

Mais… aujourd’hui en France, malgré la médiatisation, relativement pauvre, du premier procès contre un génocidaire, Pascal Sibikangwa,  pour beaucoup le génocide s’est déroulé « quelque part, là-bas, il y a longtemps ». A l’heure où nous allons commémorer, en France, le 70ème anniversaire de la Libération de l’occupation nazie, idéologie porteuse d’une autre des tragédies du XXème siècle, comment ne pas penser à la réconciliation et à l’amitié franco-allemande. Officiellement entérinée par le général de Gaulle et le chancelier Adenauer en janvier 1963 (Traité de l’Elysée), un peu moins de 20 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle ne fut complète et acquise que grâce aux années d’efforts, de reconstruction, et de travail à la réconciliation entre les deux peuples autrefois « ennemis héréditaires ».

Dans le cas du Rwanda, la France à un devoir à accomplir, une pierre à poser sur ce long chemin de réconciliation : reconnaître le génocide et sa propre implication. C’est à la fois un devoir d’autoréflexion et d’autocritique essentiel pour un pays qui se définit comme la patrie des Droits de l’Homme. «Se réclamer des Droits de l’Homme, c’est pour un peuple, commencer par faire le récit de toutes les atteintes qu’il a portées aux Droits de l’Homme.[4] » Dès le 4 octobre 1990, en réaction à la guerre lancée par le FPR[5], la France intervient militairement[6] au Rwanda officiellement pour protéger les ressortissants européens et les évacuer si besoin. En réalité, selon Pierre Brana[7], corraporteur de la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda (1998), la présence militaire française est illégale, l’accord d’assistance militaire franco-rwandaise de 1975 ne prévoyait que l’organisation et l’instruction de la gendarmerie. A l’été 1992, cet accord est révisé de sorte que l’opération française soit légale. Dans les faits, « les militaires français conseillent, assistent et forment » les Forces Armées Rwandaises (FAR, l’armée génocidaire), une armée « monoethnique » (constituée uniquement par des Hutu) à la solde d’un « pouvoir autoritaire, pour ne pas dire dictatorial » qui « opère des arrestations massives et arbitraires, tolère des massacres et impose des quotas ethniques » pour l’accès aux études et aux emplois. Alors que le Rwanda, en plein génocide, est « abandonné » par l’ONU (MINUAR), et donc la communauté internationale, la France annonce le déclenchement de l’opération Turquoise[8] sous mandat de l’ONU (chapitre VII). Patrick de Saint Exupéry[9] , alors grand-reporter au Figaro et témoin du génocide, rapporte que les soldats Français sont accueillis et acclamés par les génocidaires (FAR et Hutu extrémistes) qui « y voient un retour de leur allié contre le FPR ». Dans, le récit de ses souvenirs, le grand reporter dénonce une « opération littéralement schizophrénique» entre opération « strictement humanitaire » et « intervention militaire. Par ailleurs, ce qui est, entre autre, reproché à l’opération Turquoise est d’avoir mis en place une « zone humanitaire sûre », sans pour autant procéder à un désarmement systématique des milices (comme c’est le cas pour l’opération Sangaris en Centrafrique), qui aurait permis d’exfiltrer une partie des génocidaires au Congo.

 Paradoxalement, les Français sont les premiers, par l’intermédiaire d’Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, a prononcé publiquement le mot de « génocide » au Conseil de Sécurité de l’ONU le 16 mai 1994. Mais la position française demeure marquée par les interventions du président Mitterrand (lors du sommet franco-africain à Biarritz en novembre 1994) ou de Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères, (en 2003 lors d’une intervention sur RFI) qui évoquent non pas un seul,  mais des « génocides ». Dans l’introduction de son ouvrage « L’Inavouable : la France au Rwanda », Patrick de Saint-Exupéry qualifiait cette dernière intervention de négationniste et symptomatique d’une classe politique qui n’assume pas l’héritage politique. Il faut certes reconnaître les crimes de guerre dont sont coupables certains membres du FPR, mais il n’y a bien eu qu’un seul génocide perpétré contre les Tutsi, qui coûta aussi la vie à des Hutus modérés et des « justes ». en 2004, lors de la 10ème commémoration, la France fut directement mise en cause par le Président Kagamé. Le Secrétaire d’État aux Affaires étrangères de l’époque, Renaud Muselier, écourta son séjour à Kigali. Les relations entre Kigali et Paris sont restées très tendues jusqu’à la rupture diplomatique en 2006. Il faut attendre la venue du président Sarkozy en février  2010 et la présence d’Alain Joyandet[10], le secrétaire d’État français à la Coopération lors des cérémonies de commémoration d’avril de la même année, à l’invitation de Kigali, pour voir s’amorcer une reprise des relations diplomatiques. A la veille des cérémonies, les relations entre Paris et Kigali semblent se réchauffer, en février dernier, « deux émissaires de haut niveaux » ont été envoyés par Paris[11] et reçus par la ministre des Affaires étrangères rwandaise pour parler de la coopération entre les deux pays, notamment en Centrafrique. Reste à savoir quelle personnalité le gouvernement français enverra à Kigali pour les commémorations, véritable baromètres des relations diplomatiques.

Laurent Tessier

[1] Damien Vandermeersch. Comment devient-on génocidaire ? Ed. GRIP, Bruxelles,  novembre 2013.

[2] Jean-Claude Matgen a réalisé une interview avec Damien Vandermeersch, publiée dans les pages opinions du journal La Libre (18-19 janvier 2014)

[3] ibid.

[4] Jean-Marc Ferry. (1996). L’éthique reconstructive. Paris : Editions du Cerf.

[5] Front Patriotique Rwandais : mouvement politique armé formé principalement des Tutsi réfugiés en Ouganda depuis 1959.

[6] L’opération « Noroît » est menée par la France d’octobre 1990 à décembre 1993. Elle est suivie, dès octobre 1993, par l’opération de la MINUAR, conformément aux accords de paix d’Arusha (4 août 1993).

[7] Pierre Brana. Enquête sur les responsabilités de la France. In l’Histoire, n°396, février 2014

[8] Opération militaire conduite principalement par des militaires français, et quelques contingents africains, du 22 juin au 22 août 1994.

[9] Patrick de Saint-Exupéry. L’inavouable : la France au Rwanda. Paris, les Arènes, 2004. Lire également la BD « La Fantaisie des Dieu, Rwanda 1994 », par Hippolyte et Patrick de Saint-Exupéry publiés aux Arènes Éditions, 6 mars 2014.

La mise à l’épreuve ukrainienne

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La crise ukrainienne résonne particulièrement au sein des pays de l’Union Européenne, à l’approche des élections européennes. La montée de l’euroscepticisme, encore plus marqué en France que dans les pays qui ont bénéficié de l’aide de l’Union Européenne, ainsi que la lenteur et la faiblesse des prises de positions ne laissent guère aller à l’optimisme. Pourtant l’Ukraine est bel et bien, l’opportunité, certes malheureuse, pour le prix Nobel de la paix, de faire preuve d’unité et de solidarité. Quels sont les enjeux de cette crise ? Quel rôle doivent jouer l’Union Européenne et son allié américain ?


Les Etats-Unis et l’Union Européenne dépassés?

Depuis le début de la décennie, les crises majeures se succèdent mais l’analyse de ceux qui « mène le jeu mondial » semble être dépassée. Hayden, ancien directeur de la CIA et de la NSA sous la présidence de Georges W. Bush, confesse la surprise et l’incompréhension des USA – il en est de même pour le reste de l’Occident – face aux mouvements populaires qui se sont fait jour dans le « monde arabe ». Dans le cas de l’Ukraine – malgré les signes d’avertissements (invasion russe de la Géorgie en 2008 qui a mis en évidence les appétits russes pour ses zones limitrophes, délivrance de passeports pour les russophones d’Ukraine) -, qui n’a pas été pris au dépourvu ?

Aux États-Unis, la réaction fut plus rapide et forte grâce à une classe politique – traditionnellement divisée entre Républicains et Démocrates – exceptionnellement unie face au « comportement outrageux » de la Russie. Malgré cela, dans un premier temps la complexité de la situation ukrainienne ne fut, semble-t-il, pas totalement cernée. Les analystes aussi bien que les plus hauts dignitaires politiques n’ont pas compris Poutine, dont la personnalité est une des clés de la crise. Considérée comme un partenaire par les USA, la Russie, dirigée d’une main de fer par un homme au pouvoir charismatique, apparaît à certains égards comme « folle », « imprévisible » et « irrationnelle »[1]. Ce sentiment d’irrationalité cacherait-il en réalité un jeu de dupe ou un refus de se comprendre l’un et l’autre ? Dans les deux cas, rien d’irrationnel.

Certains remettent en cause une politique étrangère américaine déclinante[2], d’autres comme Damon Wilson, National Security Council’s senior director for Europe en 2008, dénonce une erreur de stratégie : « pour commencer, dit-il, la plupart du matériel que le gouvernement américain utilise pour espionner – satellites, capteurs, dirigeables et une technologie d’interception sophistiquée – était porté en 2008 (ils le sont toujours en 2014) sur la lutte contre le terrorisme et la prolifération des cibles comme le Pakistan, l’Afghanistan et l’Iran. » Moscou, désigné par Mitt Romney durant sa campagne présidentielle comme «l’ennemi géopolitique numéro Un des États-Unis[3] », n’a pas été ciblé. Hayden résume peut-être là tout le sens de cette erreur stratégique : une « vision myope et une intelligence stratégique monopolisée par le terrorisme, détournée de Moscou. » Est-ce une simple erreur de stratégie ou une méprise sur la lecture du monde ? L’affaire Snowden qui mit au jour l’ampleur tentaculaire de l’appareil de surveillance anti-terroriste, aurait-elle également dévoilé l’image d’un pays, sujet soumis à la paranoïa et aveuglé par ses propres intérêts ? La question se pose, reste ouverte, mais les conséquences sont bien visibles. Le monde aurait-il cessé de tourner dans le sens que les USA croyaient qu’il tournait ? Laissons la conclusion à Kissinger: « Real life is messier. And there’s more than one way to be rational.[4] ». Les USA semblent parfois adopter une position de suprématie selon laquelle le monde agirait en fonction d’eux-mêmes ou tel qu’ils l’auraient décrété. L’humilité reste une vertu appréciée lorsqu’il s’agit de penser le monde, ne serait-ce que pour écarter le danger et la tentation simplificatrice de l’idéologie.

L’Union Européenne, quant à elle, sclérosée par sa bureaucratie, bloquée par une dépendance vis-à-vis du gaz russe, et freinée par l’euroscepticisme de quelques un de ses pays membres, a réagi avec une lenteur dénoncée par les Ukrainiens de la place Maïden[5], ceux-là même qui appelaient et continuent d’appeler au rapprochement de l’Ukraine avec l’Union Européenne[6].

L’Ukraine, une réalité culturelle et historique complexe

L’Ukraine telle qu’elle existe aujourd’hui est un “jeune” pays, né de l’éclatement de l’URSS il y a seulement deux décennies. Pendant des siècles, l’Ukraine fut un bout de terre disputé tour à tour par les différentes puissances voisines : Russie, Pologne, Autriche-Hongrie. Chacune d’entre elles à laisser son empreinte si bien que l’Ukraine d’aujourd’hui est un pays complexe et riche de sa pluralité.

Les liens entre l’Ukraine et la Russie sont profonds. De grands dissidents tels Alexandre Soljenitsyne considéraient l’Ukraine comme faisant partie intégrante de l’histoire russe et de la Russie[7]. On sait combien la religion orthodoxe et le patriarcat de Moscou influencent et appuient la politique russe depuis la chute de l’URSS. Or l’Ukraine n’est autre que le berceau de l’orthodoxie russe, autrement dit de la culture et de l’imaginaire russe : venue de Constantinople à la fin du Xe siècle, l’Église orthodoxe se diffusa en Russie à partir de l’Ukraine par la suite. « L’Ukraine est aujourd’hui religieusement vassale de la Russie. Or c’est paradoxal, parce qu’en réalité, c’est la Russie, ou plutôt la Moscovie au XVIe siècle, qui a reçu son « baptême » des Ukrainiens.[8] »

L’église orthodoxe est majoritaire en Ukraine, et toujours liée à Moscou, le patriarche russe orthodoxe Cyrille Ier s’est cependant opposé aux manifestations contre le pouvoir ukrainien, déclarant que l’Ukraine devait faire partie de la sphère d’influence russe. L’Eglise orthodoxe ukrainienne a pris ses distances vis-à-vis de Moscou[9], et on assiste depuis le début des manifestations, selon Antoine Arjakovsky[10], à un rassemblement des différentes Eglises autour d’ « un accord  signé mi-décembre pour dire que les contestations place Maïdan à Kiev étaient légitimes, qu’il fallait que le gouvernement ukrainien engage un processus de négociation, et qu’il ne fallait pas toucher à l’intégrité territoriale de l’Ukraine. »

En y regardant de plus près on distingue principalement deux « Ukraine », une à l’est l’autre à l’ouest. Alors que, comme le rappelle Kissinger, la partie ouest de l’Ukraine a été incorporée à l’URSS en 1939 par l’accord entre Hitler et Staline, la Crimée au sud-est, dont 60% de la population est russophone, ne devint partie de l’Ukraine qu’en 1954. Pour résumé schématiquement : « l’ouest est majoritairement catholique ; l’est est majoritairement russe orthodoxe. L’ouest parle ukrainien, l’est parle principalement russe.” Cependant la schématisation ne saurait occulter une réalité plus complexe : « en 1991, les Ukrainiens sont presque tous bilingues (avec un grand nombre de mariages mixtes). En 2014, le pays reste partagé entre une population ukrainophone, à 67 %, et russophone, 30 %.[11] » Antoine Arjakovsky conclut : « Ce n’est pas parce qu’une partie de la population est plus ukrainophone et l’autre plus russophone, ou bien qu’une partie de la population est plus orthodoxe et l’autre plus catholique, qu’il n’y a pas une nation ukrainienne, et que cette nation ukrainienne est basée sur une volonté de démocratie juste, libre et souveraine.[12] »

Quelles positions adopter ?

Quelles positions les différentes parties, principalement les USA, l’Union Européenne et la Russie, doivent-elles adopter  vis-à-vis de l’Ukraine ? Tout d’abord, un point est essentiel, il faut entendre les revendications des manifestants. Les entendre signifie considérer leur revendications comme l’expression d’une nation issue d’un pays souverain et indépendant.  L’Ukraine ne peut être réduite à un terrain de jeu d’influence dont le sort ne saurait être fixé dans l’arbitraire d’un conflit entre l’est et l’ouest. La position des différentes parties, et notamment des USA et de l’UE, est paradoxale : d’un côté on dénonce l’ingérence et la tentative d’invasion russe contre un pays souverain et indépendant, et de l’autre on nie totalement cette souveraineté en agissant comme si l’Ukraine n’était qu’un enjeu de pouvoir entre l’Ouest et l’Est, directement hérité de la Guerre Froide.

A l’heure où certaines voix s’élèvent pour élargir l’OTAN[13] et y intégrer l’Ukraine, d’autres expriment leur volonté pressante de conclure un accord politique avec l’Union Européenne dans les prochains jours.[14] L’OTAN et l’UE ont deux logiques différentes. Intégrer l’Ukraine à l’OTAN, c’est l’inscrire dans ce jeu entre l’Ouest et l’Est comme une sorte de barrière face à la Russie afin d’assurer la stabilité et la paix en Europe. La logique d’une intégration à l’UE est tout autre, il s’agit pour l’Ukraine d’adopter un projet politique exigeant mais aussi un héritage culturel dont elle est partie prenante. A ce choix qui leur est offert,  les Ukrainiens, seuls, peuvent répondre.

Pour y parvenir, les Ukrainiens devront appliquer une politique de compromis, jamais développée dans une Ukraine divisée entre l’ouest et l’est, pour dépasser la volonté persistante de domination d’une partie sur l’autre et favoriser et préserver la coexistence. Kissinger définit la politique étrangère comme « l’art d’établir des priorités ». Dans le cas de l’Ukraine, la priorité est-elle aux enjeux énergétiques qui concentrent la majorité des préoccupations ou bien au peuple ukrainien ? Pour l’ancien secrétaire d’État américain : « si l’Ukraine doit survivre et prospérer, elle ne doit pas être l’avant-poste d’une partie contre l’autre – elle  devrait agir comme un pont entre elles. » Pour faire de l’Ukraine ce pont entre l’Ouest et l’Est, les USA, la Russie et l’UE devront dépasser les conceptions simplistes et manichéennes inspirées par les intérêts propres des uns et des autres. Et, compte tenu de l’intensité des déchirures au sein du peuple ukrainien causées par les évènements de ces derniers jours, ce projet nécessite un soutien actif et une vision à long terme.

Laurent Tessier


[1] Sen. Carl Levin, the chairman of the Senate Armed Services Committee, said on Thursday that he didn’t know Putin’s motivations, but was sure Russia wouldn’t invade Ukraine: « I can’t believe they are foolish enough to do that. » Cité http://www.thedailybeast.com/articles/2014/03/02/ex-cia-chief-why-we-get-putin-wrong.html

[2] Remise en cause de la doctrine de politique étrangère d’Obama : « responsability doctrine » ou « leadership from behind » (cf. http://csis.org/publication/twq-responsibility-doctrine-winter-2013)

[5] „Deutschland entscheide dich!“, (19/02/2014). Cf. http://ukraine-nachrichten.de/deutschland-entscheide-dich_3923_meinungen-analysen

[6] Appel à la chancelière Angela Merkel pour l’ouverture d’une réunion de crise au niveau politique le plus élevé afin de surmonter la crise en Ukraine, (19/02/2014). Cf. http://ukraine-nachrichten.de/aufruf-an-kanzlerin-angela-merkel-zur-initiierung-einer-krisengruppe-auf-hoechster-politischer-ebene-zur-krisenbewaeltigung-in-der-ukraine_3922_pressemitteilungen

[9] « Il y a eu un schisme en 1991 : un évêque, Philarète Denysenko, a décidé de créer sa propre Église que l’on appelle aujourd’hui le patriarcat de Kiev, qui célèbre en ukrainien et a refusé la tutelle russe. Moscou ne reconnaît pas cette Église, même si elle rassemble aujourd’hui en Ukraine plusieurs millions de fidèles parmi les 25 millions d’orthodoxes. »

[10] Antoine Arjakovsky est un historien français, directeur de recherche au Collège des Bernardins et fondateur de l’Institut d’études œcuméniques de Lviv en Ukraine.