« Le Combat des Chrétiens du Levant »

Messe en Syrie (Tous droits réservés)

Messe en Syrie (Tous droits réservés)

Un film documentaire récemment diffusé sur KTO[1] propose un point de vue rare et précieux sur les communautés chrétiennes de Syrie et du Liban. Pour la première fois un patriarche des Chrétiens du Moyen-Orient a ouvert ses portes pour une excursion au cœur de la vie quotidienne des chrétiens dans le conflit qui secoue la Syrie et toute sa région. Le constat de départ est frappant : Après deux ans de combats, personne ne sait quelle proportion de la population soutient encore cette révolution instrumentalisée de toute part à Damas, Moscou et Washington ». Malgré des siècles d’histoire chrétienne les Chrétiens sont devenus une minorité « prise en tenaille entre la radicalisation de la rébellion et un régime protecteur[2] désormais honnis à leurs yeux ».

 

Les chrétiens sont peu entendus et peu écoutés. Ils sont pourtant une « une composante essentielle du tissu social syrien » : 10% de la population, une communauté réputée « active, éduquée et commerçante ». Au Liban, les Chrétiens représentent 30 % de la population et « peuvent encore démontrer leur neutralité » dans une société pluriconfessionnelle. De plus, La terre arabe est une terre biblique. « A Damas, une des plus vieilles villes continuellement habitées, des grand chapitres de l’histoire des monothéismes s’y sont écris pour ensuite prospérer dans le monde ». En 2001, Bachar el-Assad a lui-même reconnu la Syrie comme « berceau du christianisme ». Autrefois plus nombreux, les chrétiens sont devenus une minorité dont l’avenir est questionné par ce qui semble être l’avènement de l’Islam politique

Dans une révolution qui est devenue une guerre civile prenant de plus en plus les traits d’une guerre communautaire entre deux frères ennemis – les Sunnites soutenus par le Qatar et l’Arabie Saoudite (puissance pétrodollars) et les Chiites par l’Iran et le Hezbollah –, quelle position les Chrétiens peuvent-ils adopter ? Ces derniers expriment leur méfiance face à la révolution, tout en y participant et en désirant des changements. Ils ont cependant de plus en plus de mal à défendre leur neutralité face à l’éventualité d’un régime confessionnel. Le défi majeur est d’adopter une marche à suivre commune, malgré les divisions chrétiennes, pour parler d’une seule voix et réaffirmer le rôle des communautés chrétiennes dans la société syrienne. Les Chrétiens veulent bâtir des ponts, être médiateurs, représenter la troisième voie : « réunir par le dialogue et légitimer la coexistence ». Le rôle que l’Eglise se fixe est d’autant plus difficile et improbable que les objectifs sont immenses : « faire tomber un homme, Bachar el-Assad, et une idéologie, l’idéologie baassiste. »

Les tensions communautaires entraînées par ce conflit impactent toute la région, à commencer par le voisin libanais. Ce pays est déstabilisé au rythme des conflits régionaux par l’afflux des réfugiés : Palestiniens, Irakiens et aujourd’hui Syriens.  Dans la plaine de la Bekaa, refuge des Syriens, ceux qu’on appelle « les déplacés » vivent dans la peur d’être dénoncer (le Hezbollah contrôlerait Beyrouth), ils sont parmi les plus pauvres et vivent leur exil dans la misère et l’intolérance. Ces réfugiés, qui affluent massivement dans un pays de 4 millions de Libanais « réaniment bien malgré eux le spectre du sectarisme ». D’autant que le souvenir des 15 années de guerre civile, entache toujours les cœurs de la haine et de l’esprit de vengeance.

Dans « un conflits devenu sectaire, où l’on égorge les gens d’après leur religion », les chrétiens agissent par le biais d’organisations humanitaires confessionnelles. L’exemple du docteur Simon Kolanjian, chrétien, de Caritas Liban : « En Syrie, les chrétiens et les musulmans vivent ensemble. Le travail que font les organisations humanitaires chrétiennes comme Caritas et l’ONU montre que les Chrétiens sont amis des Musulmans, et ça où qu’ils soient, au Liban ou en Syrie. C’est la preuve que nous pouvons vivre tous ensemble, sans aucun problème. » Ce médecin part soigner dans les villages de toute confession. Dans le village de Younine (nord Liban), tenu par le Hezbollah, il est l’unique médecin du village, le Hezbollah paie pour ses consultations. Une habitante du village confie à propos du docteur Kolanjian « que l’on soit chrétien ou musulman, l’important pour la qualité de nos relations c’est l’éthique et non la religion. De toute façon nous sommes tous libanais dans un seul pays. Il n’y a pas de différence entre nous, il fait partie de la famille, on sent qu’il est avec nous, ce n’est pas un étranger. » Pourtant le médecin Kolanjian, venait annoncer son départ. Au motif (pudiquement faussé) de vouloir gagner plus d’argent parce qu’il travaille bénévolement, en réalité il part pour sa sécurité, le conflit syrien faisant craindre le pire dans la région.

En Syrie, au cœur du conflit, le patriarche melkite Grégoire III Laham[3], décrit la situation des chrétiens : « peu sont partis de Syrie mais on dénombre 200 000 déplacés à l’intérieur de la Syrie. Ceux qui se sont exilés sont partis au Liban proche, chrétiens, chez des amis ou en famille ». La mission du patriarche qui réside à Damas est de faire entendre la voix de l’Eglise. Il est le signe visible de la présence et de l’action de l’Eglise (cela passe notamment par la construction d’hôpitaux). « C’est en pasteur qu’il informe, pousse au dialogue, et milite en acteur à part entière ». Il dénonce cette révolution transformée en guerre civile par la haine. « On parle de mort et des déplacés mais on ne parle pas de la haine dans les villages ou chrétiens, chiites, sunnites et alaouites vivaient en paix et avaient des projets en communs. » Le patriarche décrit les chrétiens comme indépendants, jouissant d’une liberté de parole et très engagés dans la société. Son appel résonne par son intransigeance : « ce n’est plus le temps du oui ou du non au régime, maintenant nous sommes pour la paix ou la guerre. (…) En France et ailleurs, qu’ils nous écoutent plus nous les pasteurs. Qu’ils voient plus les réalités, et qu’ils travaillent, œuvrent avec nous pour la paix, la réconciliation devant leurs gouvernements. Qu’ils écoutent nos voix, nos rapports et qu’eux disent aux gouvernements : « voilà la réalité qu’il y a en Syrie, écoutez les pasteurs de l’Eglise en Syrie et œuvrez comme eux pour la réconciliation et la paix, et pas d’arme, pas de violence, la paix, la paix, la paix !! »

Agir rapidement et œuvrer pour le dialogue interreligieux voilà une nécessité. Pour l’ONG Relief and Reconciliation for Syria (http://www.reliefandreconciliation.org/index.html), il faut « éviter le pire en conciliant aide pratique et travaux de réconciliation ». Écouter tout le monde, travailler avec des autorités morales locales, unis autour d’une cause commune pour recréer les liens brisés. Malgré tout, pour Friedrich Bokern de l’ONG R&RS, ce « travail de longue haleine fait de rencontres et de discussion » se heurte à la réticence des plus radicaux. « On ne travaille qu’avec ceux qui sont vraiment prêts à s’ouvrir au principe du dialogue ».

Laurent Tessier


[1] http://www.ktotv.com/videos-chretiennes/emissions/nouveautes/documentaire-le-combat-des-chretiens-du-levant/00070748 (« Le combat des Chrétiens du Levant », coproduction KTO / Grand Angle Productions.Réalisé par Marc Watterlot, 2012.)

[2] Depuis l’indépendance syrienne en 1946, le parti Baas (dont Bachar El-Assad est le dernier représentant) est le protecteur des minorités chrétiennes. Le parti Baas a été crée en Syrie en 1947 par le chrétien Michel Aflak fondant l’identité nationale autour d’une langue, l’arabe, et un principe, la laïcité.

[3] Depuis 2000, « Patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem des melkites ». L’Eglise grecque-catholique melkite rattachée à Rome au XVIIIème siècle rassemble plus d’1,5 million de fidèles principalement entre le Liban et la Syrie.

Publicités

L’exception culturelle française intégrée à « une culture mondiale » ?

(Tous droits réservés)

(Tous droits réservés)

Dans la perspective d’un accord commercial transatlantique entre l’Union Européenne et les Etats-Unis, la France fait mouche et revendique son exception culturelle. La presse internationale entend et soutient la condition française.

Le 17 juin dernier se sont ouvertes les négociations concernant l’accord de libre-échange entre les Etats-Unis et l’Union Européenne. Ces accords prennent en compte de nombreux domaines chers aux deux entités. D’un allant de soi, lorsque l’on touche à la culture, les français ont toujours leur mot à dire, une touche « frenchie » quoi ! La France a été claire sur le sujet : soit l’aspect culturel est retiré de l’accord, soit elle menace d’apposer son véto à la poursuite des négociations.

On pourrait croire que nous voulons sans cesse nous faire remarquer … un peu oui … nous ne pouvons le nier, mais il n’empêche que nous sommes soutenus !  Nous n’avons plus les moyens de nous targuer d’être une puissance mondiale sur les plans économique, politique et militaire, c’est indéniable. Il n’en reste pas moins que nous jouissons d’un rayonnement culturel dont nous sommes assez fiers. Notre « exception », à travers des taxes, des quotas et des subventions sur le cinéma, la télévision, la musique et les arts, permet notamment de soutenir les artistes et réalisateurs. Sans ce dispositif, le cinéma français ne serait pas aussi présent sur la scène internationale, nous devrions uniquement faire face à des séries américaines sur nos écrans, nous ne pourrions certainement pas autant écouter de chansons françaises sur nos radios, etc… La mondialisation nous a devancés dans beaucoup de domaines, mais il faut croire que pour ce qui est de la culture, le coq gaulois a encore un joli plumage.

Dans cette bataille qui s’annonce tendue, nous pouvons compter sur le soutien de 13 ministres européens de la Culture, du Parlement européen, de nombreux artistes étrangers et je dois certainement en omettre. Cette « légitime exception » du Financial Times de Londres ne fait pourtant pas l’unanimité. Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso a inclus l’exception culturelle à un programme antimondialisation réactionnaire : «Cela fait partie de ce programme antimondialisation que je considère comme totalement réactionnaire »[1]. Un intérêt pour M. Barroso ? Le poste de secrétaire général de l’ONU serait-il capable de faire de l’ombre à la culture mondiale ? Parce que oui, « la disparition  de la culture française serait une perte pour le monde entier »[2], et ce n’est pas notre chauvinisme patriotique qui le dit, mais de grands journaux internationaux.

Gaëlle RUBEILLON