Le drone ou le chant du cygne des armées?

Vol inaugural du Neuron, le 1er décembre 2012 (Crédit: Dassault Aviations/ M. Brunet)

Vol inaugural du Neuron, le 1er décembre 2012 (Crédit: Dassault Aviations/ M. Brunet)

C’est l’histoire d’une lettre adressée par des représentants du pouvoir religieux au président de la république… une histoire qui ferait bien sourire au pays de Don Camillo et de Peppone mais c’est sans préciser que cette lettre a été écrite le 17 mai dernier par la Conférence des évêques catholiques des États-Unis[1] (USCCB) à destination de l’administration Obama[2] sur un sujet aussi grave que la stratégie militaire… Mélange des genres, sacrilège, élan pacifiste…? Excusez cette réaction… pour le moins très française.  La situation est rarissime et mérite que l’on s’y arrête un moment… ou plus !

Fidèle à son rôle d’ «empêcheur de tourner en rond » l’Eglise catholique qui est aux Etats-Unis demande au président Obama rien de moins qu’un débat public sur l’extension les critères de frappe des drones ainsi que les implications morales de leur utilisation. Les reproches sont musclés : « L’administration américaine semble avoir étendu les critères de frappe des drones et avoir classé comme combattants tous les individus masculins d’un certain âge, poursuit-il. Est-ce que ce genre de politique est défendable ? Il semble qu’elle viole les lois de la guerre, le droit international, les droits humains, et transgresse la morale »

La stratégie américaine a fait du drone le mode d’attaque de demain. Censées viser des cibles de manière hautement sélective (notamment dans la traque antiterroriste), ces véritables armes volantes sont mobilisées pour intervenir sur des terrains difficile d’accès, y compris dans des zones civiles. Malgré leur précision, l’aspect chirurgical et quasiment « aseptisé », les dommages collatéraux, physiques ou psychologiques, peuvent être importants sur la population civile. L’épiscopat américain met en garde contre l’éventualité d’un effet pervers et contre-productif des drones : « Une politique injuste et des pertes civiles importantes dues à l’utilisation des drones sont susceptibles d’exacerber le sentiment antiaméricain, encourage le recrutement d’extrémistes, et sape la collaboration internationale, nécessaire pour combattre le terrorisme ». Pour les évêques la lutte antiterroriste passe par des moyens humains (la paix est affaire d’humanité), une attention particulière au terreau du terrorisme, c’est-à dire les « injustices latentes », et par-dessus tout, par « une politique plus compréhensive, plus morale et plus efficace pour résister au terrorisme ».

Cette remise en question, venant de l’Eglise et donc de la sphère non-militaire, fait réapparaître une donnée essentielle pour les armées : le lien vital entre la nation et la défense. Les armées sont la force d’un Etat mais elles ne sont pas pour autant des pions que l’on avance sur un échiquier qui n’appartiendrait qu’aux chefs d’Etats. L’armée est faite d’hommes et de femmes citoyens qui, à ce titre, se sont engagés à servir leur pays parfois jusqu’au sacrifice. Une stratégie militaire qui néglige cet aspect met à mal le lien de confiance, essentiel à la réussite d’une opération, entre les populations et le militaire sur  le sol national comme en OPEX.

Laurent Tessier

Dans l’attente d’un débat, je dédie cet article à mon cher collègue spécialiste des armes en tout genre.


[1] Le principale signataire de cette lettre est Mgr Richard E. Path, Président de la commission internationale Justice et Paix de la Conférence des évêques américains.  Plus d’information sur : http://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/justpeace/documents/rc_pc_justpeace_pro_20011004_fr.html

Syrie : Quels futurs ?

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Prospections sur les scénarios les plus plausibles d’un après-Assad.

Selon Joseph Bahout, enseignant à Science-Po, il existe trois scénarios possibles ; le premier d’entre eux est l’hypothèse du « réduit alaouite »[1]. Dans celle-ci, les alaouites garderaient le contrôle sur les villes de l’ouest et sur les montagnes, se refermant sur un éthos ethnico-religieux. Ainsi, les insurgés administreraient le reste du pays, ce qui conduit à terme à la partition évidente du pays. Ce scénario rappelle le contexte du Liban durant la guerre civile. Néanmoins, il faudrait l’aval des Nations-Unies, ce qui risque de poser un réel problème, notamment vis-à-vis des velléités d’indépendance kurdes. Une telle issue déboucherait inévitablement sur un démembrement de toute la région, déjà hautement instable.

                Le deuxième scénario est, selon Joseph Bahout, le plus plausible. Prévoyant la chute du pouvoir syrien sous la pression des insurgés et la prise de Damas. Dans ce cas, le climat de vengeance est à craindre, tout autant que des jugements extrajudiciaires et des exécutions sommaires des forces loyalistes par les rebelles. Bahout voit cette hypothèse comme une « ambiance d’anarchie et de chaos […] où la Syrie deviendrait l’Afghanistan du Moyen-Orient, un Etat failli déstabilisant tous ses voisins »[2].

                Un troisième scénario semble possible pour Joseph Bahout et c’est le seul qui serait positif, passant par la mise en place d’un « modèle de transition alléchant pour les Syriens, en particulier les alaouites, afin qu’ils se détachent du régime. Et cela passe par un vrai soutien à l’opposition, qui a désormais la tâche d’administrer les zones libérées, comme la province de Rakka »[3]. Néanmoins, l’après Al-Assad ne semble pas être d’actualité, car il se cramponne au pouvoir.

                Une autre hypothèse semble être plausible, étant donné que l’opposition est largement contrôlée par les frères musulmans. L’imposition de la charia et l’ombre d’un autre Etat tombant sous la houlette des islamistes ne sont pas impossible, notamment lorsque l’on voit ce qu’a donné le vote par les urnes en Tunisie et en Egypte. L’inquiétude, vient également du flou existant dans les relations entre les franges radicales de l’opposition syrienne et la mouvance des frères musulmans. Les groupes islamistes comme Ahrar Al-Cham ou Jabhat Al-Nosra opérant en Syrie, sont la preuve de la présence du militantisme islamique mais aussi et probablement, des ramifications terroristes. Ce qui projette un sentiment de crainte chez les non-sunnites, mais aussi chez les Etats occidentaux qui craignent la création d’une base arrière terroriste. Les précédents ne sont pas rares, en témoigne les actions menées contre les FATA pakistanaise ou l’Azawad, pour éviter la sanctuarisation d’un espace à vocation terroriste.

                Quoi qu’il en soit il semble difficile de s’avancer sur un scénario plutôt qu’un autre. La Syrie semble piégée dans un jeu international qui dépasse largement les acteurs locaux.

 

J.RETIF


[1] C.AYAD, « les scénarios du pire pour l’après-Assad ».Bilan géostratégique, hors série le Monde, p34

[2] ibid

[3] ibid

« Un djihad de troisième génération, à bas coût »

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Meurtre d’un militaire en pleine rue à Londres (22 mai 2013), attentats de Boston (15 avril 2013) et tuerie de Toulouse (mars 2012)… Ces attaques terroristes récentes témoignent manifestement d’un nouveau mode d’opération. Certains spécialistes avancent la thèse d’un nouveau type de terrorisme. Contrairement aux attentats du World Trade Center (2001), de Madrid (2004) et de Londres (2007), les attaques de cette nouvelle décennie ont « pour point commun d’avoir été commis par des individus isolés, a priori non rattachés à des organisations islamistes au moment de leurs actes. »

 « Un djihad de troisième génération »

Gilles Kepel interprète ce phénomène comme une réponse à « l’appel à la résistance islamique mondiale » de Abou Moussab al-Souri*, visant principalement, les militaires et les juifs dans les pays occidentaux, « la force occupante en terre d’Islam ». Même si son nom reste peu connu, ses idées se sont répandues. Ce qui frappant est « le retentissement incommensurable avec les misérables moyens mis en œuvre ». Dans le cas du meurtre de Londres, un couteau, un hachoir et la caméra d’un passant ont suffi pour faire un maximum de pub. Le mode opératoire, particulièrement barbare serait lui aussi significatif : celui qui est visé, « le passant », est animalisé par les coups de hachoirs (« instrument de boucherie ») qui lui sont portés, « ce qui suscite la terreur chez l’adversaire ». L’acte  terroriste prend ici tout son sens. Selon Kepel, le but de ces attaques serait particulièrement pervers : en provoquant les autorités et en les poussant à adopter des lois répressives et liberticides, ces terroristes cherchent de nouvelles recrues pour le djihad parmi les populations musulmanes qui se sentiraient ainsi agressées par les Etats.

 Une traque antiterroriste adaptée

L’isolement de ces individus complique sérieusement la traque antiterroriste. Pour le juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière, à défaut de ne pouvoir surveiller tout le monde, il faut « être très vigilant sur les signes de basse intensité ». Cela passe aussi par un renforcement de la « cybertraque », internet étant souvent le lieu de radicalisation de ces individus, et une meilleure communication entre les différentes cellules antiterroristes internationales. D’autres experts comme Gilles Képel, mettent en avant la « mobilisation de ceux qui sont [les] premières victimes intellectuelles, c’est-à-dire la majorité de nos concitoyens ». L’enquête sur le cas de Mohammed Merah, par exemple, a démontré que son entourage avait pris conscience des signes de radicalisation. La dénonciation au sein de la famille ou de la communauté reste cependant une affaire sensible.

L’Echec des politiques d’intégration

Ces actes ne peuvent être imputés à l’Islam. Le parcours de ces individus démontre que la religion a servi de refuge et de réconfort alors que leur situation familiale et personnelle déchirée et déracinée, augmentait leur sentiment d’exclusion. De plus, souvent issus de l’immigration, au premier ou second degré, leurs rapports à la société d’accueil sont dominés par la méfiance ou le rejet. C’est en s’appuyant sur la solidarité entre « désintégrés » et le rejet d’une « société impie », que s’opère un basculement, et que se forment des groupes s’enfermant dans une logique fantasmée de rédemption de l’humanité. Cette solidarité prend souvent forme de cybercommunautés augmentant ainsi le caractère « déconnecté » du phénomène. On peut certes s’interroger sur le désir propre d’intégration de ces individus mais aussi sur l’ « efficacité » réelle et la volonté sincère des gouvernements. La situation est urgente, toute l’attention doit être portée sur les banlieues, premier lieu de résidence des personnes issues de l’immigration. Souvent délaissées, elles sont devenues, pour certaines, des lieux de ghettoïsation. Les récentes journées de violence dans les banlieues suédoises questionnent, elles aussi, un modèle social jusque récemment épargné par les problèmes d’immigration. L’intégration, et de manière plus générale le rétablissement de l’esprit du  « contrat social », sont un des grands enjeux sociaux actuels.

*Arrêté au Pakistan en 2005, Abou Moussab al-Souri est passé entre les mains des Américains puis  a été emprisonné en Syrie. Al-Assad le libère en 2011. Toujours selon Gilles Kepel, sa libération et son retour à Alep, sa ville natale, peut être interprétée comme une tactique du régime syrien afin de faire passer la rébellion pour un soulèvement djihadiste. De cette manière, aucun gouvernement ne prendrait le risque de soutenir le mouvement de résistance.

Laurent Tessier

Bachar Al- Assad « strikes back »?

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Après plus de deux ans de guerre civile et de multiples tentatives de médiations quelle est réellement la situation syrienne et surtout comment le régime résiste-t-il encore aux insurgés ?

                Avec un bilan estimé entre 70 000 et 100 000 morts, deux millions de déplacés et 1.1 millions de réfugiés, la Syrie semble toujours paralysée dans une inertie macabre. Comment Al-Assad  peut-il encore être au pouvoir alors qu’il ne contrôle quasiment plus son pays, que les insurgés sont soutenus financièrement et militairement, qu’il est totalement isolé politiquement et  qu’il doit faire face à un sévère embargo économique, en ce qui concerne ses exportations, source principale de revenu du pays ?

                Selon Fabrice Balanche[1] « il (le régime) est bien plus solide que ne l’étaient ceux de Ben Ali en Tunisie, de Moubarak en Egypte ou d’Ali Abdallah Saleh au Yémen. Il reste persuadé de gagner la guerre à défaut de gagner la paix »[2]. Le régime se base sur la communauté alaouite, véritable pilier du pouvoir « qui noyaute l’armée et les services de sécurité »[3]. Al-Assad se sert de la peur de l’extrémisme (notamment des attentats et de la radicalisation de certaines franges de l’opposition) pour enrôler en masse, notamment chez les druzes et les chrétiens, « contre une kalachnikov, un petit salaire et le droit de piller à volonté, le régime s’attache de jeunes désœuvrés qui auraient tout aussi bien pu rejoindre la rébellion »[4]. Ainsi, avec le soutien économique russe et iranien un semblant de régime politique continu de fonctionner, le baasisme continu d’être utilisé comme élément cohésion. De même, le contrôle sur les hauts fonctionnaires est extrême, le régime n’hésite pas à prendre en otage leur famille pour s’assurer de leur loyauté. Al-Assad peut donc compter sur une armée fidèle, une opposition floue ; aux revendications dissonantes sujettes à de véritables divisions, notamment entre Arabes et Kurdes, laïques et islamistes, frère musulmans  et marxiste. Finalement, les alaouites profitent d’une zone d’ombre régnant à l’intérieur de leurs frontières se gardant de prise de position et faisant tout pour les entretenir. En témoigne, l’absence de réaction du régime face au PYD (partie de l’union démocratique) qui s’impose sur les territoires kurdes du Nord. Le PYD est soutenu par le PKK (Partie kurde en Turquie), qui luttent tous deux pour la création d’un Etat kurde. Al-Assad y est gagnant puisqu’il entretient les divisions de l’opposition et porte atteinte, par la même, à son ennemi turc.

                Le régime syrien se maintient par tous les moyens possibles en exploitant toutes les failles à sa disposition. Le temps est en sa faveur et des coups d’éclats sont à souligner comme la récente prise de la ville stratégique d’Al-Quasyr près d’Homs[5], bastion des insurgés. Du moins, c’est le régime qui le prétend, une chose est sure les combats font rage[6]. Bachar Al-Assad est toujours en action et son abnégation semble porter atteinte aux tentatives de l’ONU pour imposer ne serait-ce qu’un cessez le feu.

 

J.RETIF


[1] Enseignant chercheur à l’Université Lyon II et membre du groupe de recherches et d’études sur la méditerranée et le Moyen-Orient.

[2] F.Balanche, La Région alaouite et le pouvoir syrien. Karthala. 2006. 313p.

[3] ibid

[4] ibid

Et pour quelques dollars de plus…La question du financement de la reconstruction nationale post-conflit

Irak champs pétrole

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Aussi sûr que l’argent est le nerf de la guerre, il est aussi une condition primordial pour la reconstruction d’un pays après une période de conflit. Qui finance la reconstruction d’un état? A travers l’étude des fonds étatiques, internationaux et privés, tentons d’y voir plus clair dans cette thématique souvent opaque qui recèle de nombreux enjeux cachés.

  • Les fonds étatiques :

Ceux-ci sont donc livrés directement par d’autres États, généralement ceux ayant participés à la résolution du conflit. Ils se répartissent de la manière suivante : des aides monétaires ou matérielles sont allouées à l’état ou à des régions administratives du pays dans le but de financer de grands programmes (reconstruction de routes, télécoms, hôpitaux…) ou bien des actions locales (pompe à eau pour les puits, écoles primaires…). Les déclarations officielles des gouvernements font états de « dons » alors que l’on peut y voir des actions intéressées. Dans le cas des grands programmes ce sont des entreprises étrangères qui bénéficieront des appels d’offres (ils disposent des moyens techniques, de la main d’œuvre qualifiée…) et ainsi participeront à la reconstruction du pays. Cette technique appuyée par l’Etat intervenant permet d’implanter de grandes entreprises nationales sur de nouveaux marchés tout en légitimant l’action armée précédente par la voie de la reconstruction nationale. Ce type de financement nécessite au préalable un début de renflouement des caisses de l’Etat hôte. Samedi 1er décembre 2012, Pierre Moscovici a déclaré à Abidjan la signature d’un Contrat de désendettement-développement (C2D) qui doit apporter 630 millions d’euros sur 3 ans à la Côte d’Ivoire. De plus l’effacement de la dette du pays envers l’hexagone a été prononcé, supprimant 3,76 milliards d’euros.

  • Les fonds internationaux :

Toujours en Côte d’Ivoire, en avril 2012, la commission européenne a décidé de débloquer 180 millions d’euros pour la reconstruction du pays, principalement investis dans le secteur économique. L’effort principal dans ce domaine est réalisé par la Banque Mondiale (ou Banque Internationale pour la reconstruction et le développement économique – BIRD), présente dans la plupart des pays de la planète. Elle répartie  les aides financières, coordonne des projets humanitaires et économiques tout en veillant à sortir les sociétés de l’état de crise. Une des actions les plus notables s’est effectuée au Rwanda après le génocide 1994. La BIRD a planifié un programme en 4 points : 1) approfondir les réformes notamment pour le climat des affaires 2) investir dans les grandes infrastructures (électricité, transports, TIC) 3) accroitre le niveau de productivité agricole 4) investir dans le renforcement de compétences nécessaires à la modernisation de l’économie. Ce plan de bataille est nommé « Vision 2020 » et doit permettre au Rwanda de s’élever et de sortir d’une crise économique profonde. Il s’agit aussi de faire reconnaître le pays par ses voisins comme un acteur régional désireux de s’investir dans l’économie des Grands Lacs, les discussions économiques permettent de renouer le dialogue avec les anciens ennemis et ainsi de favoriser la condition sécuritaire régionale.

  • Les fonds privés :

Ceux si sont proviennent de multiples acteurs économiques. Il peut s’agir d’investisseurs financiers étrangers, d’Organisation Non Gouvernementales (ONG), de fonds privés d’investissements ou bien de donations privées. Ces modes de reconstruction économique permettent le financement de microprojets ciblés en fonction de l’objectif de l’investisseur/donateur. Le microcrédit fait aussi son apparition depuis une dizaine d’année. Des acteurs privés s’insèrent dans la reconstruction économique des états en sortie de crise en proposant du microcrédit. A titre d’exemple, le Burundi qui a subi une guerre civile à partir de 1993 et qui a duré plus d’une dizaine d’année base sa reconstruction sur la micro finance et les microcrédits. La Coopérative d’Epargne et de de Crédit pour l’Auto-Développement (CECAD) est au cœur de cette politique. Toutefois il apparaît comme très compliqué d’instaurer cette néoéconomie dans l’un des pays les plus pauvres du monde, ravagé par la guerre.

Le financement de la reconstruction d’un pays est donc un enjeu majeur pour celui-ci, c’est l’avenir de tout un peuple qui se joue lors des tractations internationales ou des appels d’offres. Cependant, au delà de la vision humanitaire il est important de comprendre les véritables ambitions des « partenaires » internationaux, il en va de la stabilité de régions entières.

Alexandre GIRARD

L’Etat et l’Intelligence Economique, enjeux, risques et réponses de la France

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Le colloque « Économie et choix stratégiques de Défense » organisé le vendredi 17 mai à l’École  Militaire comprenait une énième table ronde sur le thème de l’IE. Sujet très à la mode en France alors qu’il est déjà pleinement intégré dans la culture anglo-saxonne, l’Intelligence Économique est incontournable dans notre société.

Le principe est simple : si nous n’en faisons pas, nos adversaires ou nos concurrents en feront. Cependant cette table ronde du 17 mai recelait quelque chose de plus important et de rarement évoqué: la place de l’État dans l’IE.

L’Administration était représentée par Gilles de Robillard, actuel adjoint du délégué interministériel à l’intelligence économique. Créée en 2009, la toute jeune D2IE présentait à cette occasion ses missions et ses objectifs. Forte d’une quinzaine de personnels, la Délégation coordonne l’action de l’État en matière d’IE, assure le pilotage des projets de l’institution et mène des études structurelles.

Les principaux enjeux pour l’État en matière d’IE résident bien entendu dans la maitrise de l’information. Celle-ci devient omniprésente dans une civilisation de plus en plus numérique, connectée et interdépendante. Cette situation globale intensifie la compétition économique et la complexifie aussi. Les entreprises sont multinationales et établissent des joint-ventures aux 4 coins du globe…L’IE concerne donc à la fois l’État et les entreprises, la D2IE a besoin de développer des compétences car cela répond à un besoin profond de l’Hexagone.

En réponse aux lacunes gauloises en ce domaine, la « politique publique de l’intelligence économique » a été inaugurée. La D2IE en est le fer de lance depuis sa création, la circulaire du 15 septembre 2011 réaffirmant les principes de l’Etat en matière d’IE autour de trois axes :

-assurer une veille stratégique globale

-soutenir la compétitivité des entreprises en les aidants dans leurs exportations. Le développement de l’influence de la France dans les institutions internationales à vocations économiques est aussi un axe de travail pour la D2IE.

-garantir la sécurité économique des entreprises et des établissements de recherche (protection capitalistique des entreprises, fourniture d’outils juridiques…)

Les missions de formation et de sensibilisation des entreprises et des acteurs sensibles font aussi partis du quotidien, la mise en place du Guide du routard de l’IE a ouvert au public la compréhension des enjeux de l’intelligence économique. De plus, des formations à l’IE sont instaurées dès les études supérieures dans les écoles afin de sensibiliser les étudiants à cette question.

Car tout le tissu industriel français est concerné par ce sujet et les menaces sont nombreuses :

-Intrusions consenties

-Vols de données sensibles

-Intrusions Informatiques

-Acquisitions non souhaitées

-Actions de déstabilisation des entreprises

La D2IE représente aujourd’hui un outil permanent de l’Etat en matière d’Intelligence Économique. Malgré sa jeunesse, l’institution a déjà réalisé de nombreuses actions et se garde bien souvent de communiquer dessus, afin de ne pas dévoiler ses armes. C’est précisément ce genre d’organismes, à l’instar de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) qui doivent permettre à l’Etat de s’intégrer pleinement dans le XXIème siècle et de faire face aux différentes menaces inhérentes à notre époque.

Alexandre GIRARD

Le guide du routard de l’intelligence économique est disponible sur le lien suivant :

http://www.intelligence-economique.gouv.fr/actualites/telechargez-le-guide-du-routard-de-lintelligence-economique

Le double jeu du Hezbollah, entre Liban et Syrie

Le Hezbollah, organisation terroriste

 L’UE européenne souhaite inscrire la branche militaire du Hezbollah sur la liste des groupes terroristes de l’Union européenne. Le parti chiite, « Parti de Dieu », créé en 1982 en réaction à l’invasion israélienne au Liban, a récemment revendiqué sa participation active et son soutien au régime de Bachar Al-Assad. Le Hezbollah est classé comme « organisation terroriste » par deux membres de l’UE (Au Royaume-Uni, «la branche militaire uniquement », et Pays-Bas « l’ensemble des composantes du mouvement »). Son inscription sur la liste européenne des groupes terroristes nécessite l’unanimité des 27, jusque-là aucune décision n’a pu être prise en raison de la réticence de certains pays dont la France. Déjà en 2005, les Etats-Unis et Israël – qui ont classé le  Hezbollah  parmi les organisations terroristes après les attentats de 2001 – faisaient pression sur l’UE pour qu’elle inscrive le Hezbollah sur la «liste officielle des « groupes et entités auxquels s’appliquent des mesures restrictives dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ».  Les raisons invoquées de cette indécision sont  la « crainte de déstabilisation du Liban (le Hezbollah a été impliqué dans l’assassinat du Premier ministre Rafik Hariri en 2005), où le Hezbollah joue un rôle politique clé, peur de représailles sur la Finul, au sein de laquelle les militaires français, avec 900 hommes, forment un des premiers contingents.[1] »

Donc… à chacun sa propre liste de terroristes ? Les débats demeurent sur la pertinence d’une classification de l’organisation, à un moment d’extrême tension dans la région du Moyen-Orient. Alain Chouet[2], bien qu’il soit convaincu que le parti de Dieu y ait joué un rôle central, souligne dans un entretien que « l’affaire des otages[3], “si douloureuse soit-elle, est à traiter au passé” » parce que – et c’est essentiel -, pour lui, “l’Iran et le Hezbollah d’aujourd’hui ne sont pas ceux des années 80.[4]” » Le Hezbollah est aujourd’hui un pilier pour le sud Liban. De plus le Hezbollah, devenu parti politique s’est progressivement intégré dans le système politique, il  jouit désormais d’une grande popularité par ses victoires sur Israël (« Règlements de comptes » en 1993, « Raisins de la colère » en 1996 et la « Guerre des 33 jours » en 2006) et le développement de projets sociaux dans le sud du Liban, là où l’Etat, déjà très faible sur l’ensemble du pays, est absent depuis longtemps.

Le Hezbollah lors d'une parade

Le Hezbollah lors d’une parade

Le Hezbollah en Syrie[5]

La participation des soldats de la branche armée du Hezbollah au conflit syrien est attestée depuis juillet 2012. Au moment des frappes sur Damas et Alep le régime se sentant menacé, le Hezbollah lance ses soldats pour contrôler la région de Homs, place stratégique pour conserver l’accès au littoral. Dominique Avon souligne que dès la fin du printemps 2011, le président Al-Assad annonçait le processus qui est en cours : « si nous tombons c’est toute la région qui sera dans le trouble ». Nasrallah, lui-même au  printemps et à l’automne 2012 disait à des groupes sunnites déjà investi en Syrie « faite attention vous êtes trop petit pour la cause que vous défendez ». L’enjeu est pour lui véritablement régional. La lutte première est dirigée contre Israël, l’ouverture du front sur le Golan dévoile la vraie ligne directrice. Cela oblige chacun à se positionner, est-ce la lutte contre Israël ou pas ? Pour Mr Ziad Majed, chercheur et politologue libanais, le discours démagogique sur la cause de la Palestine, autrement dit son utilisation, ne justifie plus les massacres contre le peuple syrien, la cause palestinienne mobilise cependant toujours une majorité des Arabes. L’agenda libanais passe en deuxième après l’agenda iranien et syrien. Depuis 2012, selon D. Avon, dans les discours c’est la donne régionale qui domine, et le Liban est intégré dans cette donne (« Vous ne pouvez pas faire comme si vous étiez dans quelque chose d’à part, il faut que vous vous positionnez également sur un plan régional »).

Les enjeux du conflit syrien

La base populaire du « Parti de Dieu » est chiite et libanaise, et le parti a une légitimité au niveau de la représentation politique libanaise. Le Hezbollah dispose d’une armée indépendante, se trouvant aujourd’hui dans un pays étranger,  qui détient, de facto,  le pouvoir de paix et de guerre avec Israël. La branche armée du Hezbollah contrôle également, indépendamment de l’Etat, certaines zones de Beyrouth sud et du Sud Liban.  Dilemme : « on ne peut pas le négligé parce qu’il est assez représenté et assez « légitime », mais « l’alliance idéologique politique, militaire, politique et financière organique avec l’Iran fait que les décisions politiques régionales du parti se dessinent plus à Téhéran qu’à Beyrouth ».  Il faut donc aussi prendre en compte l’influence chiite. « Si le régime syrien tombe c’est la porte ouverte à un régime sunnite ». Le conflit chiites/sunnites est toujours présent, il affleure, mais « le poids de la guerre civile libanaise est encore présent et freine ». En effet, lorsque l’on compare les deux situations, on assiste à un « renversement de l’histoire : désormais la Syrie fait appel à certains partis libanais pour une guerre civile, alors qu’avant 2005 le Liban était sous le joug de la Syrie ». A long terme, la chute de la Syrie, rompant le « pont avec Damas » pourrait affaiblir le Hezbollah. Cependant on ne parle pas officiellement d’affrontements chiites/sunnites mais d’actions « contre des activistes ». Alors que de nouvelles élections se dessinent au Liban (peut-être à l’automne prochain ?), le parti a décidé de se lancer en Syrie. Il s’affiche ainsi en allié de l’Iran mais cherche, aussi, à défendre ses propres intérêts.

Laurent Tessier

[2] Ancien chef du renseignement de sécurité à la Direction Générale de la Sécurité Extérieure et ancien chef de poste des services extérieurs français à Beyrouth pendant la guerre civile (1975-1990).

[3] Enlèvement de deux diplomates français par le Hezbollah, libérés en 1988.

[5]Emission« Culturesmonde »  sur Franceculture (1er mai 2013) avec Dominique Avon, historien, (Histoire comparée des religions Université du Maine au Mans) Ziad Majed, chercheur et politologue libanais. Jean-Pierre Perrin, grand reporter pour le journal Libération. A réécouter sur :  http://www.franceculture.fr/emission-culturesmonde-actualite-internationale-le-jeu-du-hezbollah-dans-la-crise-syrienne-2013-05-1