Révolution et démocratie; la peur et le courage au cœur du droit d’existence et de la dignité

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La première édition des Géopolitiques de Nantes le 4 et 5 octobre s’est tenue au Lieu Unique, organisée par la ville de Nantes et l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). 

Plusieurs sujets d’actualité ont fait l’objet de conférences durant ces deux jours. L’une d’entre elles portée sur la révolution des pays arabes où la démocratie émergente est en débat. Lors de cette conférence, animée par Olivier Da Lage, Sophie Bessy et Christian Vicarian, regroupant ainsi des historiens et des journalistes, il était question de l’interprétation et de l’analyse des événements qui ont eu lieu concernant la révolution des pays arabes.

Les intervenants semblent s’accorder sur la « vision européanocentrée » des révolutions arabes. En effet, le terme même de révolution peut être discuté. Il fait l’unanimité sur le rejet des régimes en place par les populations, mais l’incertitude demeure quant à l’organisation politique qui  remplace les dictatures renversées.

Néanmoins, l’émergence de signes démocratiques dans les pays arabes qui ont connu la révolution est présente. On observe une aspiration à la liberté, à l’égalité, à la dignité, et la volonté de séparer le politique du religieux.

L’islamisation culturelle des pays arabes semble décliner,  ne satisfaisant plus les populations. Les manifestations s’opposent aux élus légitimés par les élections. Le communautarisme prend place suite aux vaines tentatives de dialogues. Les « turbulences » ne sont certes pas finies dans les pays arabes où la révolution s’est faite  jour mais il est intéressant d’observer la déstabilisation et la crainte des pays occidentaux face aux événements passés, présents, et futurs. Notre mauvaise lecture des événements des révolutions arabes apparaît comme une projection de la démocratie française sur les événements concernant les pays arabes. L’anti-américanisme est présent à cause du soutient aux dictatures et l’ingérence discrédite les démocraties occidentales. Le financement des pays du Golf et de la péninsule arabique aux mouvements islamiques semblent avoir été négligés dans l’analyse du fait politique de ces révolutions arabes et de la transition vers une démocratie annoncée.

Dans le contexte de la mondialisation, l’importance des pays arabes sur la scène internationale est minorée face aux pays musulmans non arabes, tels que l’Inde, le Pakistan, l’Indonésie et le Nigéria. Il semblerait que le phénomène des révolutions arabes puisse se comprendre comme étant une « crise de la modernité ». Elles ont débuté à cause du désespoir d’un homme qui s’est immolé parce qu’il n’avait pas accès aux besoins élémentaires de tout homme, revendiquant ainsi le droit à la dignité, la liberté et le droit d’existence dans un monde d’individuation.

Ainsi, ce qui s’exprime est davantage la peur des démocraties occidentales devant un phénomène qu’elles ne contrôlent pas et dont l’interprétation et l’analyse restent difficiles.

Aussi, dans la soirée, une autre conférence dans un amphithéâtre bondé de médecine d’Angers suivait celle de l’après-midi à Nantes. Dissociée des Géopolitiques, elle s’en faisait l’écho par les problématiques humaines qu’elle abordait, inscrites dans des enjeux démocratiques nationaux et internationaux. Une parole sur l’autisme (500 milles personnes sont concernées en France) illustre le « droit d’existence » et de dignité présentés dans l’intervention courageuse et enrichissante de Joseph Shovanec. Il  réussit avec humour, humilité et intelligence à dépasser la crainte de la rencontre avec l’autre, si différent soit-il, pour laisser place à la fragilité de l’être dont émane une grande force de médiation et de compréhension d’un monde qui semble hostile. Une parole vraie, incarnée et engagée qui appelle à la curiosité d’une rencontre humaine et simple, interpelle la conscience démocratique de chacun en tant que citoyen.

Josef Shovanec est par ailleurs docteur en philosophie, diplômé de science Po Paris et de l’EHESS.

Anna Duperray.

Le Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre: un véritable coup de projecteur sur les conflits actuels ?

21 octobre 2012 - Syrie

Battle to Death – © Fabio Bucciarelli – 21 octobre 2012 – Syrie

Du 7 au 13 octobre 2013 se tenait à Bayeux la vingtième édition du Prix des correspondants de guerre, présidée par James Nachtwey. Entre expositions, projection de documentaires et débats autour de l’actualité internationale, cet événement fut également l’occasion de revenir sur les difficultés grandissantes que rencontrent les reporters lorsqu’ils couvrent un conflit. Entre dangers, manipulations et quête de neutralité, retour sur quelques points abordés…

Cette édition, dominée par la thématique du conflit syrien a permis d’évoquer le sort des quatre reporters et photographes français actuellement otages en Syrie : tout d’abord Didier François, grand reporter et le photographe Edouard Elias, tous deux mandatés par Europe 1 mais également Nicolas Hénin et Pierre Torrès, respectivement reporter et photographe, dont l’annonce de l’enlèvement avait été anticipée par erreur par le Premier Ministre Jean-Marc Ayrault lors d’une interview radiophonique (1).

De plus, une stèle a été dévoilée en hommage aux 138 journalistes et net-citoyens décédés en 2012 dans le cadre de leur activité. Selon Reporters Sans Frontières, cette année fut la plus meurtrière. Ce constat accablant s’est d’ailleurs accompagné de divers témoignages soulignant la valeur croissante qu’ont, pour les preneurs d’otages, les journalistes, à maintes reprises qualifiés de « cibles de cette guerre » (2) « […] qui se négocient et se vendent » (3).

Ces déclarations s’accompagnent d’une prise de conscience à l’origine de mutations dans le choix des reporters fait par les rédactions. Jean-Paul Mari, grand reporter au Nouvel Observateur, déclare ainsi : « […] On nous enlève pour ce que nous sommes ». Les rédactions ont donc peu à peu tendance à préférer des journalistes locaux, souvent inexpérimentés mais originaires de zones difficiles d’accès en temps normal, ce qui a le double avantage d’éviter d’allonger la liste des otages et de permettre d’obtenir une information qui, sans ce procédé, serait condamnée à rester confidentielle. En effet, de nombreuses parties des conflits sont caractérisées par une certaine opacité due entre autres à l’utilisation de drones, comme au Yémen, ou à l’affrontement de groupuscules terroristes avec les diverses agences de renseignement.

Toutefois, ce recours aux sources de premier plan remet en cause la neutralité des informations véhiculées dans les médias, ces journalistes en herbe n’ayant pas toujours la « culture politique et géopolitique » nécessaire selon Patrick Baz (4) et étant bien souvent eux-mêmes partie prenante dans le conflit.

Enfin, à cette information déjà tronquée au départ s’ajoutent d’autres sources de manipulation, qu’elles soient gouvernementales avec des pressions directes sur les rédactions ou terroristes par exemple: le leader d’al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, assume notamment l’idée que « 50 % du jihad est médiatique ».

L’évolution du métier de reporter et les défis constants auxquels sont confrontés ces témoins semblent donc mettre en difficulté la neutralité de l’information que nous recevons. Dès lors, on peut être amené à s’interroger sur la valeur à accorder à ces témoignages une fois passé « le choc des photos » et se demander si, finalement, les tentatives de mise en lumière du conflit ne dévoilent pas davantage encore de zones d’ombre…

Hélène DUPUIS

Références:

1. L’interview de Jean-Pierre Elkabbach, Europe 1, le 09/10/2013
2. Jean-Philippe Rémy, Le Monde
3. Mort Rosenblum, ancien reporter d’Associated Press et professeur de journalisme
4. Chef du service photo de l’Agence France Presse pour la région du Moyen-Orient

« Le monde occidental est-il en danger ? » Un débat mouvementé aux Géopolitiques de Nantes

LES GEOPOLITIQUES DE NANTES

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Lors de la première édition des Géopolitiques de Nantes au Lieu Unique (4 et 5 octobre 2013), une conférence a retenue mon attention. « Le monde occidental est-il en danger ? » confrontait différents points de vue à travers les personnalités de Pascal Boniface, directeur d’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques), puis de Esther Benbassa (Sénatrice du Val-de-Marne, Europe Écologie-Les Verts), et enfin de Frédéric Pons (rédacteur en chef à l’hebdomadaire Valeurs Actuelles).

Pascal Boniface a ouvert le sujet de la conférence en expliquant que pendant 5 siècles, l’Occident avait le monopole de la puissance mais qu’il était en train de la perdre. En effet, pour lui, cette perte de puissance s’explique par la difficulté qu’a l’Occident de sortir de la guerre froide. Sa vision montre aussi que ce n’est l’Occident qui décline mais ce sont les autres parties du monde qui émergent, en particulier depuis une dizaine d’année. Mais sur les 60 à 70 pays émergents, il y a une trentaine d’États-faillis car ils n’ont plus le monopole de la violence légitime. Pour Pascal Boniface, l’Occident a perdu le monopole mais pas la puissance. Il faut changer les relations que l’Occident entretient par rapport aux autres, le problème de l’ingérence considérée comme une nouvelle forme de colonialisme en est un exemple explicite. Il montre que ça ne fonctionne plus pour deux raisons : Premièrement il n’est plus possible d’exporter la démocratie par les armes et les bombardiers à l’heure d’internet. Puis, il y a un rejet de l’hypocrisie occidentale de la propagation de ses valeurs après son histoire.

La question que Pascal Boniface pose alors aux protagonistes de la conférence est : Comment l’Occident va-t-il s’adapter après la désillusion de l’utilisation militaire ? Sa position montre l’importance d’une prise en compte et de la mise en place d’un « véritable multilatéralisme ».

Intervient alors Esther Benbassa, qui commence en se demandant de quel Occident il est question. L’Occident contient une telle diversité qu’il est difficile d’y poser des frontières : Occident chrétien ? Européen ? Y incluant le Maghreb ? Sa position est de dire « qu’il y a une apocalypse à chaque famine » et donc qu’il ne faut pas se faire peur. Cette peur est liée aux nouvelles économies mais aussi aux émergences naissantes. Pour elle, le problème provient d’une cristallisation autour de l’Islam qui pourrait mettre l’Occident à genoux, considérée comme une force incontrôlable, mais elle considère qu’il s’agit d’un problème extérieur et non intérieur à l’Occident. Le problème viendrait de l’amalgame entre « arabe » et « terrorisme », à la différence des États-Unis qui savent faire la différence. Mais cette peur serait aussi liée au fait que l’Occident est de moins en moins religieux car il y a une peur de la suprématie de la religion. L’Occident reporterait alors le combat qu’elle a mené contre le christianisme sur l’Islam, qui est pourtant une religion minoritaire sur cette partie du monde. Esther Benbassa considère que l’Occident devrait plutôt s’inquiéter de son manque de flexibilité face à la globalisation, il devrait ainsi craindre son manque d’énergie, de création et d’inventivité. Pour elle, les dangers sont donc internes. Elle conclut alors son intervention en disant que s’il y a une montée de la « droite dure », de la « force conservatrice », c’est qu’il s’agit d’un symptôme de la peur de l’avenir.

Frédéric Pons prend alors la parole en attaquant le manque de structure de l’intervention de Esther Benbassa et de son problème de faire prévaloir « sa vision idéologique et réductrice » sur la réalité. Il commence en donnant sa définition de l’Occident : il s’agit d’une civilisation née dans le nord, d’aspiration gréco-romaine et judéo-chrétienne. Sa vision de l’Occident correspond à un confort de liberté et de générosité. Le danger du monde occidentale tient d’une cause exogène. En effet, il considère que le facteur majeur du danger correspond à l’affaiblissement de l’élan vital à travers la diminution de la démographie, la fatigue intellectuelle amenant un affaissement des valeurs occidentales. Selon ses dires : « Dans une société de vieux, on perd toute audace créatrice », et c’est de là que provient le conservatisme politique, économique, social et syndicale. Pour lui, il y a un renoncement aux défis posés par la modernité, comme le refus d’investir, de travailler sur des gaz dangereux comme le gaz de schiste, comme le refus de maintenir la famille et d’encourager la natalité. La « culture de l’assistanat » amène, selon lui, une « croissance-zéro », un conservatisme des syndicats, et des entrepreneurs verrouillés par l’administration. L’Occident serait touché par une fatigue ambiante et morale. Il donne, alors, l’exemple que c’est une illusion de croire que le monde est à la recherche de la paix, de la manière dont l’Occident la perçoit. Pour lui, la migration incontrôlée est une menace pour l’Occident car cela a pour conséquence, la « montée des extrêmes sans cadre politique ni humaniste ». L’Occident manque de réflexion car il a renoncé à intégrer les personnes de confession musulmane, il s’agit d’une erreur stratégique et civilisationnelle. Pour lui, le peuple a accumulé une haine depuis des décennies, « c’est le peuple qui doute et c’est le peuple qui vote ». Il dégage aussi le problème de l’immigration choisie où l’Occident prend les ingénieurs en Asie et en Afrique, et il pense ça lui reviendra « comme un boomerang ». Il conclut son intervention, en disant le contraire de Esther Benbassa, car pour lui, il y a un risque sécuritaire interne et qu’il faut « un retour civilisationnel sans se voiler la face ».

Le moment était venu de laisser le public poser ses questions, mais Madame Esther Benbassa a voulu se défendre contre son interlocuteur. Après quelques questions posées par le public, elle reprit directement la parole pour énoncer qu’elle ne voulait pas écouter Monsieur Frédéric Pons car selon elle, il tiendrait des « propos homophobes, islamophobes… », l’attaquant aussi sur certaines couvertures de l’hebdomadaire Valeurs actuelles. Frédéric Pons décide alors de répondre aux questions du public, tout en se défendant. Les attaques entre les deux protagonistes, sous l’énervement, étaient de plus en plus personnelles : par exemple, Frédéric Pons a demandé à Esther Benbassa de comparer la retraite d’un ancien combattant à sa retraite de sénatrice. Une personne du public se déclarant anthropologue, travaillant dans une banlieue dite à risques, a relevé la différence entre les dires de Esther Benbassa et la réalité du terrain en ce qui concerne l’Islam, énonçant que de plus en plus d’enfants de moins de 12 ans étaient dans l’obligation de faire le ramadan. Cette réflexion sur la réalité du terrain a un peu plus agité le débat entre les conférenciers. Ce débat mouvementé a alors scindé le public, applaudissant l’interlocuteur correspondant aux idées de chacun. Pascal Boniface a alors repris la parole pour conclure ainsi que calmer les tensions. Il a alors montré l’importance du débat des différentes opinions ainsi que le respect de ces divergences qui sont des objectifs prépondérants à l’IRIS.

Le retour sur cette conférence a été plutôt positif, le dynamisme du débat a permis de comprendre les différents enjeux auxquels l’Occident est confronté. Pascal Boniface, n’étant pas le médiateur de cette conférence, a malgré tout joué ce rôle pour apaiser les tensions du débat, mais il a mis en évidence l’importance de ce questionnement qui agite notre société actuelle. Force est de constater deux conclusions à cette conférence : les inquiétudes de la société occidentale, voyant un public aussi concerné et, l’importance du respect de l’écoute des divergences d’opinion.

Amélie RIPOCHE

« La fin du couple franco-allemand? »: retour sur une conférence

17758_une            Les vendredi 4 et samedi 5 octobre 2013 se sont tenu pour la première fois les Géopolitiques de Nantes (au lieu unique). L’ancienne cité des ducs de Bretagne a été le théâtre durant ces deux jours de plusieurs conférences aux thèmes divers et variés portant sur des problématiques contemporaines majeures dans le domaine des relations internationales et d’un point de vue géopolitique comme le nom de l’événement l’indique.

            L’une des conférences à laquelle nous pouvions assister portait sur la question suivante: « La fin du couple franco-allemand? » . Il est inutile de rappeler la place essentielle du moteur franco-allemand dans la construction européenne et les liens d’amitié forts qui existent entre les deux nations depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Pourtant aujourd’hui la question se pose au moment où la chancelière Angela Merkel, à la politique et aux intérêts fondamentalement différents de ceux de notre président François Hollande, effectue depuis peu son troisième mandat consécutif.

             La problématique a été posée à Alfred Grossler, Jean-Marc Ferry et Jean-Pierre Gougeon. Ces derniers ont mis en avant le fait que la France et l’Allemagne sont dans une phase de discorde car soumis à des problèmes intérieurs grave et donc que leurs intérêts divergeaient énormément, et cela surtout depuis la crise économique de 2008. Il y a donc une difficulté pour ces deux pays à intégrer la construction européenne dans leurs choix politiques et économiques. Cela étant lié en partie au problème du chômage, de la question du salaire minimum en Allemagne et aux interprétations fondamentalement différentes des constitutions des deux pays. Depuis le milieu des années 2000, l’Allemagne est passé devant la France dans le domaine de l’industrie, qu’elle a considérablement développée. La France quant à elle, s’est vu déclassée à ce niveau.

           En plus des domaines économiques, politiques et financiers, on voit une nette différence d’un point de vue de l’approche du militaire. Par exemple, l’armement en Allemagne est distinct de la politique de défense se qui est loin d’être le cas pour la France. De plus La France étant une puissance nucléaire, la dissuasion est l’un de ces piliers stratégique de défense. L’Allemagne opterait plus pour investir dans la protection de son territoire et les missiles anti-missiles plutôt que dans les armes nucléaires stratégiques.

           La liste des différences entre Paris et Berlin ne s’arrête pas là. Lors de cette conférence, les intervenants ont souligné une crise culturelle latente entre français et allemands. On ferme à titre d’exemple l’institut français à Berlin (qui était un des symboles de la coopération culturelle entre nos deux nations). Ou bien les élèves français sont de moins en moins nombreux à choisir la langue allemande alors que l’Allemagne demeure notre premier partenaire économique…

           Mais bien que ces problèmes existent ne serait-il pas temps de penser autrement et nous dire que nous sommes dans un contexte changeant ? En effet, l’Allemagne en tant que nation unifiée ne s’impose que depuis une vingtaine d’année. Elle commence à reprendre le dessus et rattrape le retard qu’elle a eu durant la guerre froide. Et évidemment cela ne plait pas aux français qui n’aiment pas perdre la face. Selon Jean-Marc Ferry, la solution de sortie serait une confiance mutuelle totale et une opacité des finances entre les deux pays qui se font encore une guerre financière plus ou moins officielle. Il faudrait faire des investissement à long terme profitant aux deux pays. Mais en réalité on ne sais pas qui lâchera le morceau en premier…

David Bourdoiseau

Une « riposte » diplomatique mondiale?

BD "Quai d'Orsay" - Tous droits réservés

BD « Quai d’Orsay » – Tous droits réservés

Sommes-nous entrés dans l’ère du « tout diplomatique » ? La Russie, droite dans ses bottes comme elle l’a été jusque-là dans le conflit syrien, crée la surprise en offrant une porte de sortie, certes fragile mais totalement inattendue, et reprend la main dans une situation de tension extrême entre les grandes puissances. De son côté le Saint-Siège entreprend une réforme « dans sa manière d’être » plutôt prometteuse avec des nominations de « diplomates » à la tête de la curie. Enfin, l’Iran et l’ « Occident » s’ouvrent à la diplomatie après plus de 30 années de quasi mutisme. Une Russie, un Saint-Siège et un Iran qui prennent en main l’initiative diplomatique… voilà qui devrait poser bien des équations complexes au MAEE qui brille depuis déjà quelques temps par sa constance (certes mais…) dans une politique du Moyen-Orient à la fois incohérente et « audacieuse » (si tant il est audacieux d’être irresponsable). Jugez par vous-même la nomination mûrement réfléchies de diplomates spécialistes du Moyen-Orient en Amérique du Sud, au moment même où l’on a besoin de leur si rare expertise…[1]

Qu’est-ce que la diplomatie ? De l’habilité dans les affaires ? Un esprit de convenance ? Tournons-nous vers un talentueux personnage qui a tant et si bien de fois su retourner sa veste du bon côté, Mr de Talleyrand (1754-1838). Fidèle à un esprit toujours aussi bien acéré, l’illustrissime définissait la diplomatie comme « la forme la plus acceptable de l’hypocrisie ». Même si cette formule lapidaire ne définit pas toutes les subtilités du domaine, elle en esquisse principalement deux : la recherche du compromis (« acceptable ») et… l’imagination et la créativité (deux qualités essentielles pour exceller dans l’art de l’ « hypocrisie »).

Une recherche « obsessionnelle » et imaginative du compromis

Ecoutons maintenant un diplomate français qui restera dans l’histoire comme celui qui au nom de la France a dit « non » à une intervention militaire en Irak en 2003. Pour l’ancien Premier ministre et ministre des Affaires Etrangères (2002-2004) Dominique de Villepin, la diplomatie c’est assumer sa responsabilité morale, politique et humanitaire[2]. Après l’erreur de la « ligne rouge » d’Obama et l’abandon de l’option militaire en Syrie, la diplomatie doit apporter sa réponse, une réponse d’ordre « humanitaire, pénale et politique ». La difficulté première est de comprendre que nous sommes à un moment charnière ou les équilibres du monde sont en train d’être renversés (« dans 10, 20 ans Les Etats-Unis ne seront plus la plus grande puissance mondiale »)… Les grandes puissances ne peuvent agir comme ils l’ont fait depuis toujours en utilisant l’argument de puissance et donc en imposant leurs vues et leurs stratégies. « Il ne faut pas séparer la légitimité de la légalité » – même si les Nations Unies fonctionnent mal.

Ce qui compte c’est la détermination. En évoquant le retard du président Obama à un diner sur la Syrie lors du G20 de Saint-Pétersbourg, De Villepin fustige une attitude allant à l’encontre de l’esprit de négociation qui dévoile une « diplomatie mondiale molle ».  La diplomatie est « quelque chose qui doit devenir obsessionnelle[3], c’est une énergie de tous les instants, il faut être capable faire bouger les lignes. Et aujourd’hui cette diplomatie elle est fataliste, elle est suiviste. Il faut aller chercher la négociation (…) pour montrer qu’il y a un chemin possible. (…). On a tellement le sentiment que la militarisation des esprits fait que dans le fond c’est tellement plus facile de faire la guerre. (…) Le raccourci militaire est enfantin. »

Qu’est-ce que chercher la négociation ? C’est être inventif et imaginatif dans son effort diplomatique. « Il faut que la diplomatie revienne à son essence c’est-à-dire la Realpolitik (« calcule des forces et de l’intérêt national »), il faut renverser la table, ça veut dire regarder avec des yeux neufs, c’est-à-dire s’imprégner de l’histoire. » Nous, européens, avons un passé plus ou moins « digéré », puisons dans notre histoire les enseignements de nos erreurs et de nos succès pour « concevoir » l’avenir avec dynamisme.

Un engagement entre raison et force au service de la vie

Enfin, la diplomatie n’est pas seulement un passe-temps, c’est un engagement qui peut parfois coûter. La gravité de cet engagement est très présente chez Albert Camus (1913-1962). « Je me révolte, donc nous sommes », dans la révolte l’Homme trouve un sens, une issue, à l’absurdité de sa condition. L’œuvre de Camus, sujet à de nombreuses polémiques, revêt aujourd’hui, un siècle après sa naissance, une dimension toute éclairante.

La diplomatie serait une vocation, un engagement. Les « Lettres à un ami allemand »[4] écrites en pleine guerre mondiale, cernent avec acuité intense ce que peut représenter l’idéal diplomatique. Ces lettres sont un hymne à la liberté, celle des « Européens libres » face aux « nazis », un hommage à son pays, et « un document de la lutte contre la violence ».

« Je ne puis croire qu’il faille tout asservir au but que l’on poursuit. Il est des moyens qui ne s’excusent pas. Et je voudrais pouvoir aimer mon pays tout en aimant la justice. Je ne veux pas pour lui de n’importe quelle grandeur, fût-celle du sang et du mensonge. C’est en faisant vivre la justice que je veux le faire vivre. » La diplomatie emprunte la voie de la légalité et de la légitimité. La passion et les grandes valeurs  affleurent mais c’est la raison qui doit avoir le dernier mot.

Cette raison, c’est celle de Pascal (1623-1662) : « deux infinis, milieu ». Se situer avec raison, « au milieu », entre la barbarie de la guerre et l’angélisme de l’idée de « civilisation ». « Car c’est peu de chose que de savoir courir au feu quand on s’y prépare depuis toujours et quand la course vous est plus naturelle que la pensée. (…) C’est beaucoup que de se battre en méprisant la guerre, d’accepter de tout perdre en gardant le goût du bonheur, de courir à la destruction avec l’idée d’une civilisation supérieure. ».

Choisir entre ces deux « infinis » ce n’est pas opter pour le pacifisme. La paix est certes « médiateur » mais la diplomatie ne se confond pas avec le pacifisme. C’est un compromis parfois déchirant. « Nous avons eu à vaincre notre goût de l’homme, l’image que nous nous faisions d’un destin pacifique, cette conviction profonde où nous étions qu’aucune victoire ne paie, alors que toute mutilation de l’homme est sans retour. »

De quel compromis parle-t-on ici exactement ? C’est le compromis entre la raison et la force : « L’esprit uni à l’épée est le vainqueur éternel de l’épée tirée pour elle-même ».

Ce n’est pas chose aisée que de trouver un compromis ! La diplomatie comme « engagement » prend ici tout son sens. Négocier, trouver un compromis nécessite raison, patience, et persévérance. Le prix en est parfois lourd lorsque l’on se trouve au cœur d’un conflit meurtrier, comme c’est le cas de Camus. « C’est le détour que le scrupule de vérité fait faire à l’intelligence, le scrupule d’amitié au cœur. C’est le détour qui a sauvegardé la justice, mis la vérité du côté de ceux qui s’interrogeaient. Et sans doute, nous l’avons payé très cher. » La diplomatie est un effort continu et exigeant qui tend vers la vérité au risque de blâme et de morts… « ce long cheminement qui nous a fait trouver nos raisons, à cette souffrance dont nous avons senti l’injustice et tiré la leçon ».

Mais quel est donc le moteur de la diplomatie ? Pourquoi, au nom de quoi, s’efforcer ? Pour éviter de sombrer dans un certain « romantisme » ou angélisme, j’opterai pour une réponse lapidaire : le moteur de l’engagement diplomatique c’est l’homme, c’est la vie. Un diplomate se doit d’être un « humaniste » en action, placer l’homme au centre. L’homme est un « corps de nuances », la diplomatie doit donc être une recherche de nuances, d’harmonisation et (et oui encore !) de compromis (qui n’est pas « compromission »). «  Nous luttons justement pour des nuances mais des nuances qui ont l’importance de l’homme même. Nous luttons pour cette nuance qui sépare le sacrifice de la mystique, l’énergie de la violence, la force de la cruauté, pour cette plus faible nuance encore qui sépare le faux du vrai et l’homme. »

Enfin, me serait-il permis de faire de ces mots de Camus la devise du master Conflictualité et Médiation de l’UCO :

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

 

Laurent TESSIER


[2] Emission « Ce soir ou jamais »,  6 septembre 2013, « Intervenir ou pas en Syrie : dilemme ».

[3] Pour mieux saisir ce que veut dire ici Mr De Villepin, la lecture  de la très divertissante BD « Quai d’Orsay » est  largement conseillée. L’intégrale est à paraître le 4 octobre 2013 : BLAIN, Christophe et LANZAC, Abel. Quai d’Orsay : chroniques diplomatiques. L’intégrale. Paris : Dargaud, 2013.

[4]  4 lettres écrites entre juillet 1943 et juillet 1944. CAMUS, Albert. Lettres à un ami allemand. Paris : Gallimard, 1991 (Folio).

Crises Humanitaires: rien à signaler?

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Les organisations de solidarité dénoncent les crises humanitaires passées sous silence.

Syrie, Mali, Égypte… ont fait, et font toujours, la une de l’actualité. Et pour cause. L’ampleur des conflits qui rongent ces régions du monde et les catastrophes humanitaires qui en découlent, doivent être, évidemment, au cœur des préoccupations.

Les média internationaux, saturés par ces dramatiques événements, laissent donc peu de place, pour ne pas dire aucune, à une autre réalité.

La Croix Rouge, soutenue par le CICR, lancent une campagne de sensibilisation autour des crises humanitaires qui ne sont pas médiatisées. Cette campagne annonce que 91% de ces catastrophes naturelles et sanitaires sont tues. Nous n’avons donc que peu de moyens de prendre connaissance de ces faits, considérés de petites ou moyennes importances, pourtant bel et bien d’actualité.

Pour les Organisations Internationales, les Organisations Non Gouvernementales ainsi que les associations de solidarité, cette absence d’informations a des conséquences désastreuses. En effet, ce manque de visibilité entraîne des pertes de subventions, de sponsors, de mécènes ou encore de dons privés. Le calcul est alors simple. Sans financement, les actions d’aide humanitaire ne peuvent se mettre en place laissant les populations touchées par ces catastrophe dans des conditions, notamment sanitaires, on ne peut plus précaires.

Il y a une semaine, l’ONG Médecins sans Frontières faisait état de la situation dans le Sud Soudan. Cette dernière est préoccupante. Des conflits ont éclaté entre des rebelles et l’armée sud-soudanaise. Les populations de la région de Pibor, au sud du pays, ont fui dans la brousse. De violents affrontements inter-ethniques ont explosé au sein des populations réfugiés, des dispensaires pillés faisant de nombreuse victimes et blessés. Des milliers de civils sont alors allés se réfugier en Éthiopie ou encore, au Kenya. Les autorités ont été dépassées par ces récents événements et l’aide sanitaire nécessaire peine à être mise en place.

Le Burkina Faso connaît depuis 2012 une pénurie alimentaire. La région souffrant déjà de malnutrition. En Ouganda, près de 70 000 personnes sont touchées par une épidémie de fièvre mortelle Ebola depuis trois mois. Le Département de l’Aide Humanitaire et de la Protection Civile de la Commission Européenne (ECHO) tentent désespérément d’endiguer le phénomène de propagation de l’épidémie.

Les structures internationales et locales œuvrant dans la solidarité et l’aide humanitaire doivent faire face à des situations de plus en plus urgentes et critiques. Nous l’avons vu, certains pays victimes de conflits, de désastres sanitaires et de manque de moyens perdent l’appui des média, pourtant vital, pour transmettre rapidement les informations et faire savoir au grand public que les guerres et les désastres sanitaires ne se limitent pas à certains pays faisant la une des journaux.

Yémen : La lutte permanente contre AQPA

Drone américain, (Tous droits réservés)

Drone américain, (Tous droits réservés)

Depuis le départ du président Ali Abdallah Saleh en février 2012 sous la pression populaire, le Yémen de Mansour Hadi peine à maintenir l’ordre dans un pays déchiré par les tensions entre les tribus au nord, les revendications du sud et la présence d’AQPA (Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique) faisant du Yémen sa nouvelle place forte dans la région.

Depuis 2011 et le printemps arabe, la présence du réseau terroriste s’était intensifiée dans le Sud et l’Est du Yémen avant d’être repoussée par l’armée yéménite en 2012. Cependant malgré les opérations armées soutenues par les drones américains, AQPA continue de semer le trouble dans le pays compliquant le dialogue national. Cet été, l’interception de messages par Washington, entre Ayman al-Zawahiri (numéro 1 d’Al-Qaïda) et le chef du réseau dans la péninsule arabique (Nasser al-Wuhayshi), a entraîné la fermeture d’ambassades et de consulats occidentaux, redoutant des attentats de grande envergure. Suite à ces mesures de précautions, deux attentats ont pu être déjoués, l’un visant un terminal pétrolier, l’autre visant la capitale Sanaa.

Le Yémen politiquement affaiblit, mène malgré tout une lutte acharnée contre les attaques d’AQPA avec, en principal soutient, l’appui des drones américains. En Mars dernier le gouvernement aurait même refusé une demande de trêve venant du groupe islamiste. Depuis le 28 juillet, les opérations conjointes auraient tué près de 40 membres du réseau terroriste. AQPA, sans doute la branche la plus active du groupe terroriste actuellement, ayant même subi de sérieux contre-coups. Le 30 août dernier, suite à une attaque de drones américains, l’un des plus importants chefs militaires du réseau (Qaïed al-Dhahab) a été tué à Manasseh, dans la province de Bayda au Sud-Est de Sanaa.

Cependant, AQPA continue de semer le trouble dans le pays en organisant des attaques simultanées pour déstabiliser le gouvernement provisoire et l’établissement de la nouvelle constitution. Le dimanche 15 septembre, un chef de la police a échappé à une attaque imputée au réseau terroriste qui cible régulièrement les chefs des autorités. Ce vendredi 20 septembre, trois attentats simultanés ont eu lieu dans le Sud du pays faisant au moins 56 morts selon les autorités. La principale attaque, venant d’une voiture piégée qui avait pu s’introduire dans un camps militaire, aurait tué 38 soldats dans l’explosion. Une quatrième attaque, visant un terminal gazier, a cependant pu être déjouée par les autorités.

La lutte contre le terrorisme au Yémen constitue donc l’un des nombreux enjeux pour la stabilisation du pays. Depuis un an maintenant Al-Qaïda recule dans le Sud et dans l’Est face aux forces armées yéménites et aux drones américains mais demeure toujours l’une des grandes menaces à la réconciliation nationale.

Ronan HELOU