Quel est l’état de l’aide humanitaire en Syrie?

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La situation en Syrie à la mi-mars 2013

En l’espace de deux années de guerre civile, on estime le nombre de victimes à 70 000 morts, 4 millions de personnes dans l’attente d’aide humanitaire dont 2 millions de déplacés internes et environ 1 millions de réfugiés dans les pays voisins (32 000 en Egypte, 105 000 en Irak, 185 000 en Turquie, 316 000 en  Jordanie et 327 000 au Liban[1]). Ces pays d’accueil ne peuvent plus faire face à l’afflux massif et continuel de réfugiés, 220 000 uniquement en février 2013. Le haut-commissaire aux réfugiés des Nations Unies, Antonio Guterres, a appelé le 27 février[2] à renforcer la solidarité avec ces pays d’accueil dont la stabilité économique, sociale et politique est menacée par l’afflux de réfugiés syriens. La présence des réfugiés syrien réveille les tensions communautaires: au Liban, affrontements entre chiites (plutôt pro Assad) et sunnites, en Turquie et en Irak, réveil du problème kurde. La crise syrienne entraine donc un risque important de déstabilisation de la région toute entière.

Contrairement à ce qui a pu être observé dans d’autre cas de guerre civile, les combats ne cessent de s’intensifier, les différentes parties belligérantes se maintiennent. Bombardements, attaques armées et attentats à la bombe continuent à faire de nombreuses victimes. Les populations civiles se retrouvent prises au piège entre les forces du gouvernement et les forces antigouvernementales au mépris de son droit de protection. D’ores et déjà, des rapports de l’ONU[3] dénoncent de graves violations aux droits de l’homme : « tirs de rocket indiscriminés et bombardements de zones civiles ». Il a été demandé par la commission d’enquête UN sur la République syrienne d’utiliser ce rapport pour de futurs procès pour crimes de guerre. Le Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies a également été saisie, en premier lieu par la France[4].

L’intensification du conflit accentue les difficultés d’accès aux soins, à l’éducation (écoles endommagées ou réquisitionnées comme abris), et aux produits de première nécessité. L’eau[5] et la nourriture sont ne sont pas assurées quand elles ne sont pas impropres à la consommation (conduite d’eau rompues, assainissement hors d’usage, conservation des aliments difficile). La situation sanitaire se dégrade de manière continuelle. Les infrastructures hospitalières sont endommagées ou hors d’usage et les sanctions économiques imposées à la Syrie contribuent à affaiblir la production de médicaments et autres produits pharmaceutiques. L’accès difficile aux centres de soins, dans les grandes villes comme Alep, Homs et Damas, doublé de récurrentes coupures de courant rendent la prise en charge difficile.

L’Etat des lieux de l’aide humanitaire internationale[6]

La question actuelle est de savoir comment faire pour aider de manière plus accentuée les populations qui vivent dans les zones sous contrôle du Conseil National Syrien[7] (CNS), puisque les agences de l’ONU réussissent, parce qu’autorisées, à travailler dans les zones sous le contrôle du régime syrien.

Des opérations humanitaires « cross-border » par le biais de la Turquie sont actuellement en cours en direction des régions d’Alep et d’Idlib mais elles sont de moindres envergures.

Le Programme Alimentaire Mondiale[8] (PAM) et le Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations-Unies[9] (UNHCR) sont les deux agences les plus présentes, elles travaillent avec l’autorisation du régime syrien principalement par le biais du Syrian Arab Red Crescent (SARC). Le régime reconnait et autorise l’aide de 8 ONG internationales et d’environs 140 ONG locales. Les agences de l’ONU aident environs 1,2 million de personnes, mais elles ne peuvent agir que dans les zones actuellement sous contrôle du régime d’el-Assad. Il leur est interdit de franchir la ligne de front ainsi que d’effectuer des opérations « cross border » au motif que des armes pourraient également transiter, notamment par la Turquie.

Le gouvernement filtre donc l’accès aux populations. Sur le terrain, en réaction à l’action du régime, on assiste au développement d’un humanitaire local soutenu par des militants, ou à un humanitaire transnational clandestin. Il y a, en parallèle une prise de conscience de la nécessité d’œuvrer, sur le terrain humanitaire, aux relations avec les organisations musulmanes plus proches des civils, de par leur inspiration religieuse et l’origine de leur financement. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) a signé en 2012 un protocole avec le Qatar, le Koweït et d’autres pays du Golfe pour améliorer la coordination avec les organisations locales du monde arabe musulman[10].

L’aide humanitaire reste relativement limitée en Syrie. La réalisation de corridors humanitaires est actuellement peu probable en vue des vetos russes et chinois, posés à trois reprises (situation de blocage du Conseil de Sécurité inédite depuis 1945), qui bloquent l’éventualité de toute intervention militaire nécessaire à leur mise en place. Ces deux pays sont motivés par l’interprétation abusive de la résolution 1973 sur l’intervention libyenne. Ils estiment avoir été trompés. Les Nations Unies ont demandé au régime syrien ainsi qu’au CNS l’accès libre du pays aux acteurs humanitaires, en vain. D’autre part, le SARC est accusé par le CNS de s’être compromis avec le régime d’el-Assad par conséquent il n’a plus accès aux zones contrôlées par l’opposition syrienne. Le nord du pays est donc particulièrement vulnérable Les recommandations qui ont pu être faites s’orientent vers des opérations « cross border », de plus grandes envergures que celles entreprises à la frontière turque, à partir du Liban et de la Jordanie. Mais la condition sine qua non est l’obtention de l’accord de toutes les parties (CNS, gouvernement syrien, Beyrouth et Amman), ce qui n’est pas le cas actuellement. Il faut également ajouter que l’UNHCR n’est mandaté que pour les réfugiés de l’intérieur.

Laurent TESSIER


[1] Chiffres du UNHCR donnés par le UN Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (OCHA) dans le « humanitarian bulletin : Syria. Issue 20/ 19 February- 4 March 2013 »

[2] “UNHCR leader warns of moment of truth for Syria, risk of unmanageable crisis”  (disponible sur : http://www.unhcr.org/cgi-bin/texis/vtx/search?page=search&docid=512e4f626&query=Iraq

[3] Rapport de la UN Independent International Commission of Inquiry on the Syrian Arab Republic, daté du 18 février 2013.

[4] Entretien avec Jacques Pellet, adjoint à la représentation française à l’Organisation des Nations Unies à Genève, le 13 mars 2013.

[5] European Commission/ Humanitarian aid and civil protection.  Syria crisis : echo crisis report, SITREP n° 21 (18/02/2013 – 08/03/2013)

[6] Entretien avec un diplomate travaillant au ministère italien des affaires étrangères

[7] Le CNS, crée en septembre 2011, est reconnu par 7 membres de l’ONU  et de l’Union européenne dont trois du Conseil de sécurité de l’ONU (France, Etats-Unis et Royaume-Uni) comme « représentant légitime du peuple syrien ».

[10] Après de nombreuses années de méfiance et d’irritation,  l’OCHA a signé ce protocole pour rendre la coopération avec les ONG musulmanes locales plus efficace en  termes de gestion de fonds et de temps. Site du bureau de coopération : http://www.arabhum.net/en. Une étude mériterait d’être réalisée sur ce sujet.

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Les telenovelas, un soft power brésilien

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Africains réunis devant un poste de télévision pour une telenovela quotidienne(Tous droits réservés)

En constante croissance dans de nombreux pays africains, les telenovelas, mélodrames traitant de problèmes sociaux sous fond d’histoires sentimentales, font l’objet d’un véritable phénomène social exportant ainsi la culture brésilienne au-delà de ses frontières.

A l’origine de ce phénomène social des nouvelles publiées dans les journaux français à la fin du XIXème et début du XXème siècle. La radio prend rapidement le relais en proposant ces histoires à ces auditeurs. A partir des années 1950, le Brésil commence à reprendre ces histoires pour les mettre sur écran. Le succès est quasiment immédiat. Les telenovelas deviennent propres à l’identité culturelle du Brésil. De 1965 à 2010, le groupe TV Globo diffuse 253 telenovelas et 70 mini-séries. D’un phénomène national, on dépasse rapidement les frontières latino-américaines pour atteindre le Portugal et l’Europe de l’Est.

Ces telenovelas ont d’abord une fonction pédagogique à travers l’appropriation d’un patrimoine littéraire et musical (histoires d’auteurs brésiliens et musiques brésiliennes). Elles ont aussi une fonction mémorielle notamment en retraçant certains faits historiques et en traitant de personnalités politiques. En outre, les telenovelas sont le reflet d’une identité collective où les stéréotypes latinos sont largement marqués et où les problèmes raciaux sont abordés. Certains auteurs ont mis en avant des changements sociaux découlant de ces telenovelas à l’exemple de la baisse du taux de fécondité qui serait le résultat de l’observation des telenovelas au Brésil.

Cela fait maintenant plus de 30 ans  que le Brésil exporte ces histoires et on ne recense que très peu de TV africaines n’ayant jamais diffusé de mélodrames, alors que la flamme n’a jamais vraiment pris en Europe occidentale. Selon F. Martel cela s’explique par la fonction d’identification de ce genre télévisuel. Le mélodrame, la place centrale d’une histoire d’amour, le besoin de reconnaissance et d’ascension sociale sont semblables aux valeurs présentes dans les pays en voie de développement.

Ce succès en Afrique a des conséquences non négligeables sur les comportements sociaux locaux. Pendant les heures de diffusion il n’est pas rare de ne voir personne dans les rues, les gens étant postés devant le poste le plus proche. La mode vestimentaire devient de plus en plus régulée par les telenovelas. Aussi, ce phénomène qui touche toutes les générations marque son empreinte directement dans le choix des prénoms. En effet, depuis une dizaine d’années, on constate une augmentation des prénoms latino-américains donnés aux enfants à l’exemple de Teresa, Juliana, Lucas ou encore Jose.

Les telenovelas sont donc un moyen stratégique du rayonnement de la culture brésilienne, et plus globalement de la culture latino-américaine dans le monde et principalement en Afrique: nous avons là une diffusion culturelle sud-sud qui fonctionne. Malgré un faible succès dans les « pays du Nord », on peut néanmoins observer une diffusion culturelle sud-nord avec les nombreux festivals culturels latinos à travers le monde.

Gaëlle RUBEILLON

L’armée malienne vue par « Jeune Afrique », ou comment anticiper l’opération française au Mali.

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La défaite de l’armée malienne contre les terroristes d’AQMI a fait prendre conscience à l’opinion internationale de la nécessite d’enclencher une action forte pour soutenir Bamako, cela s’est traduit le 11 janvier dernier avec l’opération Serval. Jeune Afrique, en décembre, a publié un dossier sur l’état des armées africaines. Retour sur la situation de l’armée Malienne à la veille de l’intervention française.

Cette armée nationale est formée depuis longtemps par les occidentaux (surtout français et américains) qui injectent des millions pour sécuriser la zone saharienne. Le bilan exprimé à ce sujet par le patron de l’Africom en décembre dernier n’est pas glorieux : selon le général Carter F. Ham, les chances de réussite d’une intervention seule des forces africaines n’a que peu de chance d’aboutir, car ces unités ne sont pas formées à la guerre offensive et ne possèdent pas l’armement adéquat pour vaincre les djihadistes du désert.

 De plus, la motivation des troupes est au plus bas, note JA, les troupes maliennes lors de la débâcle face à AQMI, se sont senties trahies par Bamako qui avait une crainte surdimensionnée de voir une « cinquième colonne » émerger. Les distributions de munitions deviennent sporadiques et très contrôlées, les ordres rarement décisifs. Certainement une séquelle profonde du coup d’Etat militaire de mars 2012… Cette situation, selon l’article du périodique (numéro 53) n’est pas seulement imputable au Mali mais aussi à d’autres pays (RDC, Centrafrique…) et entraine une chute inexorable du moral des troupes et du ressentiment de la population envers ses soldats. Les recrutements deviennent difficiles et le manque de soutien des civils affaibli une armée déjà mis à mal.

A cela s’ajoute une solde mensuelle de 120$ (contre 190 au Sénégal ou 240 au Burkina Faso) qui n’arrive pas toujours dans les poches des soldats : la corruption endémique qui touche l’administration favorise le détournement de l’argent étatique dédié aux soldes. Ces abus créés ainsi des tensions au sein de l’armée, ce qui favorise les désertions, véritables plaies des armées africaines. Le colonel Séga Sissoko déclarait d’ailleurs à ce sujet en décembre à JA que « le népotisme et la corruption jadis proscrits ont atteints le commandement ». Une situation qui n’aide pas le commandement à se consacrer à ses vrais objectifs et qui fait oublier des points névralgiques de la guerre comme l’est le renseignement. Celui-ci était presque exclusivement utilisé par AQMI dans le Nord du pays et complètement oublié par l’Etat-Major malien. D’ailleurs, les chefs militaires se sont embourgeoisés selon JA, à tel point que certains commandants, d’origines Touaregs, auraient créés leurs propres « baronnies » échappant à Bamako. Quant aux officiers formés dans les écoles de commandements européennes, ils se sont retrouvés à des postes secondaires dans des provinces reculées, sans réel pouvoir de décision.

Tous ces éléments mis bout à bout permettent de mieux comprendre la situation actuelle au Mali, pourquoi une armée sois disant bien formée a-t-elle été vaincue par des forces extérieures mais aussi par ses ennemis de l’intérieur. Les soldats maliens n’avaient aucune chance car on ne leur en a laissé aucunes.

Alexandre Girard

Lien vers la source : http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2709p026_033.xml0/