Quand la population burkinabé s’investit dans le suivi des politiques publiques

CSB

Atelier d’information sur les CSB

Afin d’inciter les citoyens à participer aux projets de développement menés par le Burkina Faso, et plus généralement pour les impliquer dans le suivi des politiques publiques, des Organisations de la Société Civile se mobilisent et proposent des ateliers d’information à l’attention des populations.

Le jeudi 24 avril se sont tenus des ateliers d’information dans deux communes du Burkina Faso, nommées Arbollé et Latoden. Ces assemblées avaient pour objectif de sensibiliser les citoyens sur la thématique du dialogue politique, première étape dans la mise en place d’un Comité de Suivi à la Base. Communément appelés CSB, ces dispositifs se veulent d’impliquer la société civile dans la réalisation et l’évaluation des politiques publiques menées par l’État. En parallèle, les CSB s’impliquent également dans le plaidoyer auprès des autorités régionales et nationales afin de mobiliser celles-ci sur un projet de développement jugé en adéquation avec les besoins de la population locale. Chaque comité se compose de douze membres qui représentent chacun une communauté (les femmes, les jeunes, mais aussi les communautés musulmanes, protestantes et catholiques).

L’instauration de ce dispositif a été menée par plusieurs Organisations de la Société Civile (OSC) burkinabés. Chaque CSB est de facto rattaché à une OSC qui le représente. En ce qui concerne les CSB d’Arbollé et de Latoden, l’initiative revient à l’association ATAD, située dans la localité de Kaya, dans le Centre-Nord du pays. ATAD, signifiant Alliance Technique d’Assistance au Développement, se définit comme une « association de développement et de plaidoyer sur les politiques et stratégies publiques ». L’association dispose de nombreux partenaires et appuis financiers, parmi eux, l’Union européenne, Diakonia, Christian Aid, Oxfam et Autre Terre.

Reconnue officiellement en 2001, elle œuvre dans différents domaines telle la sécurité alimentaire, le secours d’urgence, la santé publique et la bonne gouvernance. C’est dans le cadre de cette dernière qu’elle a choisi d’inciter les populations locales à s’approprier la gestion des politiques publiques. En terme de résultat, ATAD a déjà mis en place 25 CSB. Cette volonté d’implication des populations s’inscrit dans un processus de participation citoyenne, nécessaire à l’établissement d’un contre-pouvoir. Cela n’est pas sans difficulté dans un État « semi-autoritaire » tel le Burkina Faso, où l’apparente démocratie recèle une réalité plus complexe : entre autres, la faiblesse institutionnelle des partis d’opposition, des pratiques de corruption avérées et une alternance politique qui peine à se manifester.

Déborah GUIDEZ

http://atad-bf.net

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Quand la lutte contre la piraterie permet aux Sociétés Militaires Privées de faire leurs premiers pas.

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Le 3 janvier 2014 monsieur Cuvellier avait proposé à l’Assemblée Nationale un projet de loi visant à autoriser la présence d’équipes de protections privées sur les navires de commerce français exposés à la piraterie. Nous l’avions d’ailleurs évoqué [ici]. Ce vote permet d’établir les premières bases de la réglementation et de l’encadrement de ces sociétés. En effet, la France était jusqu’à présent un des derniers Etats européens à vouloir garder le « monopole de la violence légitime » (Max Weber) sur ses navires. Les députés ont adopté à l’unanimité ce projet mardi soir (29 avril 2014) ; il ne reste plus qu’à attendre l’accord du Sénat. Actuellement, seuls les militaires sont autorisés à protéger les navires français dans les zones de piraterie (océan Indien, Corne de l’Afrique…). Depuis 2008 près de 152 commandos marines ou fusiliers marins sont mis à la disposition des armateurs de pêches ou de commerce français.

En raison de la logistique et de possibles limites diplomatiques, ce dispositif ne permet pas de répondre à l’ensemble des demandes de protection. La question de la présence de Sociétés Militaires Privées intéresse trois principaux acteurs : l’Etat français, les armateurs et les sociétés françaises de sécurités privées. Alors que 90 % du transport de marchandise transite par mer, il est inutile de développer la nécessité, pour un pays comme la France, de protéger ses voies maritimes. De plus, il est plus prudent que la protection de celles-ci soit confiée à des entreprises françaises. Ensuite, pour les armateurs, cette menace de la piraterie leur fait perdre près de 7 à 12 milliards de dollars par an en raison de la consommation de carburant lié à l’accélération des navires qui traversent les zones de piraterie, au prix des assurances, aux primes aux équipages et aux différents coûts pour les dépenses de sécurité. Enfin, l’intérêt des Sociétés Militaires Privées françaises est de pouvoir se développer d’avantage (au niveau mondial l’ensemble des SMP se partagent un chiffre d’affaire de 100 à 200 milliards de dollars par an).

Dans un interview sur France 24 le général Patrick Desjardins expose très bien les trois raisons de ce retard français. Il y a, bien sûr, l’aspect juridique avec l’interdiction du mercenariat en France depuis 2003. Puis, l’inconscient culturel, lié aux clichés français du mercenaire postcolonial, et ne correspondant plus tellement aux « contractors » de type anglo-saxon, ou encore lié à l’image très négative de Blackwater en Irak. La dernière raison qu’évoque le général est politique : « celui ou celle qui osera aborder le sujet risque d’être taxé de pro-mercenaire par l’opposition. Par excès de prudence, les politiques n’en parlent pas ou peu et ils ne sont pas aidés par les médias qui entretiennent l’image de mercenariat ».

Le projet de loi permettra aux armateurs d’engager, par contrat avec l’entreprise de protection, jusqu’à trois personnels de sécurité privée par navire. Ils ne pourront faire usage de leurs armes qu’en cas de légitime défense et uniquement dans les zones à hauts risques de piraterie. L’Etat garde un certain contrôle ou « droit de regard » pour s’assurer de l’aptitude des entreprises concernées et du respect des lois.

Il ne reste plus qu’à attendre la ratification du Sénat pour concrétiser ce projet de loi. Comme on l’a vu celui-ci a pour principaux objectifs de « s’assurer que les navires battant pavillon français ont les moyens de se protéger. Ce projet de loi permet d’assurer la sécurité de nos navires et de renforcer la compétitivité du pavillon français et du transport maritime » (Frédéric Cuvillier). La lutte contre la piraterie maritime incite ainsi à développer des sociétés Militaires Privées à la française. Néanmoins, le caractère très limité et encadré de cette autorisation montre bien la méfiance existante vis-à-vis de la sécurité privée. Il sera plaisant que ce premier pas de légalisation permette à la fois de développer des garanties pour l’Etat et à la fois de donner une réponse à la demande croissante de protection que réclament les armateurs.

Thibault Dewynter

Sources :

http://www.assemblee-nationale.fr/14/dossiers/activites_privees_protection_navires.asp

http://www.meretmarine.com/fr/content/equipes-de-protection-privees-le-projet-de-loi-examine-lassemblee

http://www.marine-oceans.com/actualites-afp/7773-contre-la-piraterie-les-deputes-en-faveur-dagents-de-securite-prives-dans-les-navires

https://conflictualitemediation.wordpress.com/2014/01/04/les-entreprises-de-securites-privees-bientot-sur-les-navires-francais/

http://www.france24.com/fr/20140103-le-vrai-faux-retour-mercenaires-francais-societe-militaires-privees-piraterie/

http://www.lemonde.fr/international/article/2013/05/29/les-societes-militaires-privees-francaises-veulent-operer-plus-librement_3420080_3210.html

Afrique du Sud : Le vingtième anniversaire de la transition démocratique dans une situation de tensions sociales

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Ce dimanche 27 avril, l’Afrique du Sud célèbre le vingtième anniversaire de sa transition démocratique. La première élection multiraciale s’est effectuée le 27 avril 1994, faisant voter « plus de seize millions de noirs » et a, dès lors, mis fin au régime de l’Apartheid. Le 27 avril 1994, Nelson Mandela, qui allait devenir le premier Président noir d’Afrique du Sud, avait proclamé : « Aujourd’hui, c’est l’aube de notre liberté ».

Depuis 1994, l’ANC (Congrès National Africain) domine largement la vie politique du pays, mais aujourd’hui, il est contesté. Les commémorations sont prévues dans le pays à l’occasion de ce vingtième anniversaire, mais avec très peu d’enthousiasme. En effet, dans ce pays où les tensions sociales augmentent à cause des inégalités, des protestations se font entendre. L’organisation du « Freedom Day » s’est déroulée dans un pays où les inégalités sociales et la violence sont en augmentation croissante. D’ailleurs, le mercredi 23 avril, l’archevêque, prix Nobel de la Paix, Desmond Tutu a indiqué « qu’il n’allait « pas voter pour eux », déplorant une « société qui va se coucher le ventre creux » ».

Le président Jacob Zuma avait été réélu à la direction de l’ANC le 18 décembre 2012, mais déjà, le pays subissait des crises sociales. Même si en 2010, lors de la Coupe du monde de football en Afrique du Sud, les syndicats de la construction avaient obtenu des augmentations de 13 à 16 %, les tensions sociales ont continué. En effet, le 16 août 2012, la police a tué 34 mineurs qui étaient en grève à Marikana, une mine de platine. Cet évènement a rappelé le temps de l’Apartheid, surtout que dans ce pays, les ménages les plus pauvres représentent la moitié de la population, c’est-à-dire plus de 25 millions de personnes, dont 62 % de noirs. Cette répression a mis en lumière l’importance de la crise sociale. D’ailleurs, en ce moment-même, l’Afrique du Sud connaît une 14ème semaine de grève dans l’industrie du platine. Ce qui montre que depuis 2012, les mineurs combattent pour une augmentation salariale, ici, sur une base de 830 euro, soit le double du salaire actuel. Cette grève, qui est la plus longue du secteur minier sud-africain, est d’une importance cruciale pour les élections qui auront lieu le 7 mai, car 80 000 mineurs ont arrêté le travail.

« Les trois grands producteurs de platine, d’Anglo American Platinum, Impala Platinum et Lonmin ont fait savoir qu’ils allaient désormais directement soumettre leur offre aux mineurs sans passer par le syndicat. Une situation qui pourrait être explosive puisque les mineurs n’ont pas été payés depuis trois mois et même si certains acceptent de reprendre le travail, des heurts risquent d’éclater entre grévistes et non-grévistes ».  La situation est donc tendue à si peu de temps des élections générales, d’ailleurs les bureaux de l’ANC de Marikana ont été incendiés, car ils sont considérés comme étant proches des producteurs.

Malgré ces tensions et des manifestations qui ont eu lieu dans plusieurs townships contre la pauvreté, l’ANC devrait se maintenir au pouvoir et Jacob Zuma est candidat à sa propre succession de chef de l’Etat sud-africain. Il reste quand même à noter que l’Afrique du Sud est un exemple de stabilité et de « résolution de conflit pacifique » selon Mapisa-Nqakula, femme politique sud-africaine.

Amélie RIPOCHE


http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/04/27/l-afrique-du-sud-celebre-les-vingt-ans-du-vote-des-noirsl_4408027_3212.html

http://www.lemonde.fr/archives/temps_fort/2013/06/13/avril-1994-les-premieres-elections-multiraciales-en-afrique-du-sud_3423278_1819218_3424756.html

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/04/26/la-jeune-democratie-sud-africaine-a-l-epreuve-des-inegalites-sociales_4407848_3212.html

http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140207.REU0882/election-presidentielle-le-7-mai-en-afrique-du-sud.html

http://www.rfi.fr/afrique/20140425-afrique-sud-14-semaines-greve-industrie-platine/

http://www.afriquinfos.com/articles/2014/4/26/lafrique-devrait-jouer-role-leader-dans-stabilisation-lafrique-252014.asp

http://www.monde-diplomatique.fr/2013/03/CESSOU/48841

Soudan du Sud, un nouvel enlisement de l’ONU

Un soldat de l'armée rebelle de l'ancien vice président Riek Machar, le 20 avril à Bentiu. Tous droits réservés.

Un soldat de l’armée rebelle de l’ancien vice président Riek Machar, le 20 avril à Bentiu.
Tous droits réservés.

Alors que la République du Soudan du Sud est officiellement état membre de l’ONU depuis à peine trois ans, les Nations Unis envisageraient déjà de sanctionner les dirigeants du régime ainsi que les chefs de la rébellion en cours devant les massacres massifs de civils perpétrés par les deux bords.

Bref rappel historique: Sans refaire l’histoire du Soudan qui depuis les années 1950 a été profondément marquée par les hécatombes des guerres civiles, nous pouvons rappeler que la République du Soudan du Sud a été créé le 9 juillet 2011 en faisant sécession suite à un référendum tenu du 9 au 15 janvier de la même année. Le 14 juillet 2011 ce pays est alors officiellement reconnu comme le 193ème état membre de l’ONU. En parallèle, le conseil de sécurité des Nations Unis avait également voté le 8 juillet, l’adoption de la résolution 1996 en estimant que la situation du Soudan du Sud constituait toujours une menace pour la paix internationale et la sécurité de la région. La Mission des Nations Unis au Soudan du Sud (MINUSS) déployée depuis la résolution se charge donc sur le terrain de consolider la paix et la sécurité tout en cherchant à contribuer au développement.

En effet, la situation de ce nouvel état est extrêmement conflictuelle avec tout d’abord au Nord la poursuite de combats entre le Soudan du Sud et le Soudan sous motifs à la fois religieux (population plutôt Musulmane au Nord et Chrétienne et Animiste au Sud) et économiques (contrôle des régions pétrolifères frontalières) ceci malgré le cessez le feu instauré en septembre 2011.

Parallèlement à ces conflits, le Sud Soudan connait une nouvelle situation de guerre civile depuis fin 2013 en opposant le régime en place de Salva Kiir face aux partisans de Riek Machar issus du mouvement populaire de libération du Soudan, l’ancienne rébellion avant l’indépendance. Cette opposition interne au Soudan du Sud est notamment basée sur des rivalités ethniques avec les Dinkas, ethnie de Salva Kiir, face aux Nuers, ethnie de Riek Machar.

Aujourd’hui, la MINUSS est donc toujours sur le terrain et devant le regain de violence de l’année 2013, le conseil de sécurité a décidé en décembre dernier de déployer 5 000 casques bleus supplémentaires. De plus, le mandat de cette mission doit être renouvelé en juillet prochain. Ce renouvellement pose donc beaucoup de questions au conseil de sécurité notamment sur la nature même du mandat.

Une dégradation de la situation depuis fin 2013: Ce nouveau conflit interne qui a débuté le 15 décembre dernier dans la capitale de Djouba fait énormément de victimes civiles. On comptait dès le début des hostilités déjà plus de 70 morts dans la capitale et 200 000 Sud Soudanais déplacés.
Depuis, c’est l’escalade de la violence avec des attaques et contre attaques de la ville stratégique de Bor (ce qui a d’ailleurs obligé certaines compagnies pétrolières internationales à cesser leurs activités dans cette ville), de Malakal ou encore de Bentiu, ville située dans la zone pétrolifère du nord du pays. Les tentatives de cessez le feu ou d’accords de paix initiées fin janvier et début février restent totalement stériles pour le moment. On peut aussi souligner que 700 soldats de l’armée gouvernementale auraient rejoint les rebelles.

Situation tristement classique, les civils reçoivent cette violence de plein fouet avec récemment l’attaque du camp de réfugiés de la ville de Bor. Ce camp surpeuplé sous protection de l’ONU abrite environ 5 000 personnes depuis quatre mois. Le 17 Avril des manifestants pro gouvernement ont alors attaqué le camp dont les réfugiés en sont aujourd’hui les prisonniers. Les attaquants qui étaient armés ont causé la mort de 58 personnes et en ont blessés une centaine malgré les tentatives des casques bleus. La ville de Bor étant depuis janvier sous le contrôle des forces gouvernementales, le camp a été attaqué sous prétexte qu’il est accueil principalement des réfugiés de l’ethnie Nuer (celle des forces rebelles) et qu’il cacherait des opposants. La situation est aujourd’hui critique pour ces réfugiés qui ne peuvent sortir du camp sans risquer la mort. Peu de temps avant, le 15 avril c’était la ville de Bentiu qui était attaquée cette fois ci par les rebelles et causant la mort de plus de 200 civils. Cette zone apparaît donc comme le théâtre d’un désastre humanitaire d’envergure, une situation qui avec l’arrivée de la saison des pluies ne devrait pas aller en s’arrangeant.

Face aux exactions perpétrées par les deux camps, le conseil de sécurité de l’ONU avait déclaré que l’attaque de civils et de camps sous la protection de l’ONU peut constituer un crime de guerre.
Plus récemment, c’est la France et les Etats Unis qui ont affirmé vouloir prendre des sanctions à l’égard du gouvernement Sud Soudanais et des rebelles. Une déclaration préparée par les Américains et dans ce sens devrait être bientôt adoptée par les 15 pays membres.

Cependant la question principale reste aujourd’hui celle de la mission Onusienne au Sud Soudan. En effet sur les 5 000 casques bleus supplémentaires et devant être envoyés sur le terrain, seulement 700 ont rejoint la zone. L’ambassadrice des Etats Unis auprès de l’ONU Samantha Power s’est dite prête à étudier un projet de résolution sur le rôle de la MINUSS. Selon le journal Le Monde une source diplomatique a déclaré que le rôle des casques bleus pourrait se concentrer à l’avenir sur la seule protection des civils.

La zone du Soudan reste donc très problématique et l’ONU se retrouve finalement confrontée à ses vieux démons, à savoir les échecs de ONUSOM I et II entre 1992 et 1995 en Somalie, un pays où la situation y est malheureusement très similaire. L’attitude des Nations Unis et notamment sa capacité à tirer des leçons du passé face aux conflits d’aujourd’hui va donc être très intéressante à suivre dans les prochains mois…

Géry Bailliard

http://www.un.org/fr/peacekeeping/missions/unmiss/

Création d’un tribunal pour crime de guerre au Kosovo.

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Alors que le Parlement Kosovar a approuvé la prolongation du mandat de l’Eulex [1]  jusqu’en 2016, il a également voté « à contre cœur » pour certains kosovars, la création d’un tribunal international pour crime de guerre.

« Ce n’est pas une cour pour juger l’UCK, pas une cour sur l’indépendance du Kosovo » et « ce n’est pas le procès européen du trafic d’organes » [2]

Comme citer précédemment ce procès n’a pas pour but de juger l’UÇK Ushtria Çlirimtare e Kosovës (Armée de Libération du Kosovo). Rappelons que l’UÇK a été dès 1997 une branche très active de la contestation kosovar, cette dernière  menait une guérilla contre la République Fédérale de Yougoslavie de Slobodan Milošević dans l’espoir de voir se réaliser deux projets majeurs : l’indépendance du Kosovo d’une part et le regroupement des Albanais de la région dans un seul Etat, afin de créer une « Grande Albanie ».

Le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) avait déjà commencé à enquêter sur ces exactions (trafic d’organes et torture), cependant,  le manque de moyen sur place et la rapide disparition de preuve ont eu raison de l’investigation. De plus, le TPIY a dû faire face aux manques de témoignages, en effet les rares personnes qui osaient témoigner n’ont que très peu maintenu leurs dépositions jusqu’au bout de la procédure, aboutissant donc à un non-lieu et un acquittement des accusés. Par exemple, lorsque Ramush Haradinaj ancien chef militaire de l’UÇK et ancien premier ministre kosovar, a été accusé de crime de guerre et de crime contre l’humanité, neuf témoins ont subitement disparu ou ont été assassinés. Ce dernier n’aura effectué qu’une courte période de détention. Carla Del Ponte la célèbre procureur au TPIY s’exprimait dans son livre La Chasse – Moi et les criminels de guerre: « certains juges du Tribunal pour l’ex-Yougoslavie avaient peur que les Albanais viennent eux-mêmes s’occuper d’eux ».

C’est précisément sur la nature des accusations portées par la procureur Carla Del Ponte à l’encontre de Ramush Haradinaj et de l’UÇK en général que le Rapport éponyme de Marty  a été publié par le Conseil de l’Europe. D’origine suisse, Dick Marty a été membre de l’Assemblée Parlementaire du Conseil d’Europe et s’est fait connaitre sur la scène internationale lorsqu’il a été chargé d’information sur la situation au Nord Caucase en 2009. Le constat du rapport de Dick Marty fait clairement un état des lieux peu gratifiant à l’encontre des têtes pensantes de l’UÇK. En effet, des membres issus de l’UÇK seraient directement responsables d’un trafic d’organes humains provenant de détenus serbes, d’albanais pro serbes ou encore de roms. Des prisonniers auraient été confinés dans des lieux de détentions clandestins au nord de l’Albanie, où ils auraient été soumis à de terribles sévices. Ces prisons auraient également continué d’exercer  leurs activités illicites alors même que les forces serbes avaient capitulé en juin 1999. Le rapport Marty aussi controversé soit-il, est venu apporter certaines preuves et faits manquants aux dossiers du TPIY. Il souligne également l’importance d’une justice pour tous, l’impunité n’ayant pas sa place dans un conflit aussi violent et grave qu’a été la guerre du Kosovo, peu importe dans quel camps nous nous trouvons.

« Les crimes commis par les troupes serbes ont été documentés, dénoncés et, autant que possible, jugés. Il s’agit de crimes dont le caractère effroyable ne doit plus être démontré. Ils ont été le résultat d’une politique scélérate de Milošević mise en œuvre depuis passablement de temps, aussi quand ce monsieur était encore accueilli avec tous les honneurs dans de nombreuses capitales d’Etats démocratiques. Ces crimes ont provoqué des dizaines de milliers de victimes et bouleversé toute une région de notre continent. Dans le conflit du Kosovo, la population d’origine albanaise a subi des violences atroces, conséquence d’une folle politique de nettoyage ethnique de la part du dictateur alors en place à Belgrade. Tout cela ne saurait être remis en doute aujourd’hui. Il faut être cependant conscient que s’est alors développé un climat et une dynamique qui a conduit à considérer tous les événements et les faits dans une optique rigoureusement manichéenne : d’un côté les serbes, nécessairement méchants, de l’autre les kosovars albanais, inévitablement innocents. Dans l’horreur et la commission de crimes le principe de compensation ne peut exister. Le sentiment élémentaire de justice exige que tous soient traités de la même façon. Ce devoir de vérité et de justice est, par ailleurs, une prémisse indispensable pour qu’une véritable paix soit rétablie et que les différentes communautés puissent se réconcilier et recommencer à vivre et travailler ensemble. » [3]

Selon l’actuel premier ministre du Kosovo ce tribunal   » est injuste et représente la plus grande insulte qui puisse être adressée au Kosovo «  mais qu’il allait « blanchir le nom du Kosovo terni par les accusations injustes contenues dans le rapport Marty » [4]. Des enquêtes vont être rouvertes pour vérifier la véracité des dires du rapport Marty. Ce tribunal sera doté de juges et d’enquêteurs  locaux et internationaux. « Pour essayer de limiter les pressions sur les témoins, certaines audiences pourraient aussi être délocalisées hors du Kosovo » [5] . Notons qu’à ce jour, 500 personnes sont encore déclarées disparues.

Belgrade et la communauté internationale saluent la décision de Pristina.

Charline STEVENS

[1] EULEX ou European Union Rule of Law Mission in Kosovo  (Mission d’État de droit de l’Union européenne au Kosovo) est venu remplacer la MINUK en décembre 2008 à la suite de la proclamation de l’indépendance du Kosovo. Les actions de l’EULEX sont focalisées sur tout ce qui attrait à la justice, aux douanes et à la police.

[2] http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/04/23/kosovo-un-tribunal-jugera-les-crimes-de-guerre_4405891_3214.html

[3] http://assembly.coe.int/ASP/APFeaturesManager/defaultArtSiteVoir.asp?ID=964

[4] http://www.liberation.fr/monde/2014/04/24/le-kosovo-se-dote-a-contrecoeur-d-un-tribunal-pour-crimes-de-guerre_1003388

[5] http://www.rfi.fr/europe/20140423-kosovo-tribunal-juger-crimes-imputes-ancienne-uck/

Venezuela: quand la carte d’approvisionnement assuré devient objet de renseignements assurés ?

Alors que le pays est en proie à une crise économique, institutionnelle, politique et surtout sociale depuis plusieurs mois avec de nombreuses manifestations des classes moyennes dans les rues de Caracas et l’emprisonnement de plusieurs opposants politiques, le Gouvernement vénézuélien a mis en place au début du mois un tout nouveau système : la carte d’approvisionnement assuré.

Clients vénézuéliens tamponnés avant de pouvoir aller s’approvisionner – Tous droits réservés

En 2003, l’ancien Président du Venezuela Hugo Chávez avait engagé une vaste réforme baptisée « programme alimentation ». Il s’agissait de distribuer et de vendre de la nourriture et d’autres produits de base dans des enseignes d’État à des prix moins élevés que dans le privé. Mais cette mesure, destinée à soutenir les plus démunis a surtout fait le jeu des « bachaqueros« , ces contrebandiers qui viennent acheter de nombreux produits à bas coût pour ensuite les revendre à la sauvette dans la rue ou les transporter jusqu’en Colombie. Ainsi, environ 40% des produits sont exportés illégalement de l’autre côté de la frontière avant d’être revendus jusqu’à dix fois leur prix initial.

A cette contrebande s’ajoutent la peur de la pénurie et par conséquent, ce que le Gouvernement a baptisé « la manie du stockage domestique ». De nombreux ménages, par peur de ne pas trouver les articles dont ils ont besoin lors de leurs prochains achats, ont en effet tendance à acheter d’énormes quantités d’un seul et même produit afin de constituer des réserves…. Ce qui provoque la pénurie de ces mêmes articles !

Ainsi, en janvier 2014, la Banque Centrale Vénézuélienne publiait un rapport annonçant que sur cent produits de base, vingt-huit étaient introuvables et ne disposaient d’aucun substitut, soit plus d’un quart des articles de première nécessité alors que d’autres tels que le lait, la farine, le papier toilette ou encore l’huile de cuisine sont très difficilement disponibles dans les supermarchés. En 2013, le Venezuela était donc contraint d’importer plus de 50% des denrées alimentaires disponibles dans le pays et subissait une inflation de 56% soit le taux le plus élevé d’Amérique latine et un des plus forts au monde.

Face à cette situation de crise et aux mouvements de plus en plus importants des classes moyennes, le Président Maduro a dénoncé la « guerre économique » que mèneraient les capitalistes et l’opposition et a opté pour un changement de stratégie : alors qu’il déclarait sur la Télévision d’État, en juin 2013, que la solution était de produire davantage, M. Maduro a décidé de lancer une « carte d’approvisionnement assuré » depuis le 1er avril 2014 afin de lutter contre la contrebande et la spéculation.

Alors que des systèmes de restriction avaient déjà été mis en place à la frontière colombienne pour limiter les reventes de produits, cette carte va peu à peu étendre la limitation du nombre d’achats à l’ensemble du pays ; c’est donc toute une liste de produits de base dont les détenteurs de cette carte ne pourront plus bénéficier qu’une fois par semaine lorsqu’ils se fournissent dans les magasins gérés par l’État.

Accordée automatiquement aux citoyens bénéficiant des programmes sociaux de l’État et à ceux disposant d’un compte à la Banque du Venezuela, cette carte sera également disponible pour les autres vénézuéliens s’ils en font la demande. Des mesures telles que des réductions encore plus importantes, des offres commerciales supplémentaires ou encore une tombola mettant en jeu cinq cents maisons ont été prises dans le but de convaincre les plus hésitants.

D’autant plus qu’obtenir cette carte est chose aisée. Il suffit de donner son nom, son adresse, son emploi, son salaire, et d’indiquer si on est propriétaire ou non d’un logement ou d’une voiture… Puis d’apposer son pouce afin de faire enregistrer son empreinte digitale… La carte est ensuite reliée à un système informatique qui enregistre les achats au fur et à mesure et déclenche un signal d’alarme quand les courses de la personne laissent à penser qu’il pourrait s’agir d’un individu suspect.

Selon le Lieutenant Colonel Yvan Blanco, Président des supermarchés publics PDVAL, en seulement dix jours, 200 000 personnes auraient émis le souhait d’acquérir cette carte. Mais celle-ci ne fait pas l’unanimité et plusieurs voix s’élèvent déjà contre ce système. Alors que pour certains tels que l’économiste Miguel Díaz, cette « solution » va accroître le problème, pour d’autres, notamment pour l’alliance nationale des consommateurs, c’est davantage le spectre du rationnement à la cubaine qui effraie. En effet, depuis cinq décennies l’île est sujette au rationnement et selon les personnes dépendantes de ce système, les conditions de vie seraient de plus en plus difficiles depuis ces dernières années avec un quota mensuel tout juste suffisant pour subvenir aux besoins des ménages pendant deux semaines. Toutefois, pour l’économiste Rafael Macquae, la situation vénézuélienne est encore loin d’être aussi préoccupante que celle de sa voisine cubaine où « l’État a remplacé le marché privé ».

Mais outre ces menaces concernant les biens en eux-mêmes et leur disponibilité, c’est également (et surtout ?) la crainte d’une utilisation de ces données par le Gouvernement contre ses opposants qui inquiète car comme le rappellent de nombreux observateurs, ce système ne sera contrôlé par aucune institution indépendante…

Hélène DUPUIS

Références:

http://www.theguardian.com/world/2014/apr/01/venezuela-food-shortage-id-cards

http://www.theguardian.com/world/2014/apr/04/venezuela-queues-food-ration-cards

http://panampost.com/marcela-estrada/2014/03/11/food-rations-now-a-reality-in-venezuela/

http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140417.OBS4256/venezuela-le-gouvernement-rationne-les-achats-en-supermarche.html

http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/03/11/au-venezuela-penurie-et-petits-trafics-en-serie_4380930_3234.html

http://www.affaires-strategiques.info/spip.php?article9211

http://www.lemonde.fr/venezuela/

Quand Pyongyang mise sur l’ouverture…

Tandis que la Corée du Nord était pointée du doigt en début d’année par un rapport accablant de l’ONU¹ sur les violations des Droits de l’Homme qui y sont perpétrées allant jusqu’à les comparer aux crimes nazis, le régime de Kim Jong-un a décidé de donner une autre image de son pays…

Des spectateurs nord-coréens regardent le début du marathon depuis les gradins du stade Kim Il Sung - AP / David Guttenfelder

Des spectateurs nord-coréens regardent le début du marathon depuis les gradins du stade Kim Il Sung – AP / David Guttenfelder

Alors que le 13 avril 2014 se tenait le marathon de Londres, c’est sur une autre course qu’étaient rivés les yeux de nombre de curieux dimanche dernier. En effet, le marathon de Pyongyang comptait pour la première fois des touristes étrangers parmi ses coureurs. Ainsi, ce sont 225 sportifs de 27 nationalités différentes qui étaient présents sur la ligne de départ du 27ème Prix International du Marathon de Mangyongdae² alors que moins de 5000 étrangers franchissent chaque année les frontières nord-coréennes.

Néanmoins, ce n’est pas la première fois que cette course organisée en l’honneur de l’ancien leader Kim Il-sung accueille des sportifs, ressortissants d’un autre Etat. Lors de la dernière édition, des athlètes de haut niveau avaient en effet été invités par le régime comme le rappelle Sean Wallace-Jones, responsable des courses au sein de l’International Association of Athletics Federations (IAAF) : « La Corée du Nord a l’habitude d’inviter des athlètes, notamment d’Afrique, en finançant leur voyage et leur hébergement. Chaque année, elle en invite une cinquantaine. » Toutefois, pour cette nouvelle catégorie de « touristes coureurs » dont les motivations allaient de l’envie de « voir si les Nord-Coréens vivent si différemment de nous » au fait que « ce sera toujours marrant à placer dans une conversation », il fallait se plier à de nombreuses règles avant même le départ.

Pour postuler, tout d’abord, car seules les agences de voyage spécialisées et autorisées par le régime prenant en charge le transport, le visa et l’inscription permettaient aux sportifs amateurs de se rendre à Pyongyang et d’y parcourir les rues…. Au pas de course ! Car si comme le veut l’adage « l’important, c’est de participer », ne pas finir la course en quatre heures menait à l’élimination pure et simple et était considéré comme un abandon. Le semi-marathon et l’épreuve des dix kilomètres qui se tenaient également ce jour-là étaient soumis au même type de sanction avec un temps limité à deux heures et demi dans le premier cas et à quatre-vingt-dix minutes dans le second.

Outre le temps imparti à respecter, les marathoniens étrangers ont également dû veiller à ne pas porter de drapeaux japonais ou américain, de vêtements trop voyants ou arborant un message politique, un logo trop imposant… Ou tout simplement le mot « America ».
Enfin, aucun encas, boisson, ou appareil photo ne pouvait être utilisé car comme le précisait un officiel « ne vous inquiétez pas si vous ne pouvez pas prendre de photos, nous avons des hommes pour cela ». Et alors que ces coureurs étaient suivis par un véhicule diffusant de la musique patriotique, l’usage de tout baladeur mp3 était interdit également.

Une fois l’ensemble de ces consignes respecté, c’est donc sous les applaudissements des quelques 42 000 spectateurs du stade Kim Il-sung que les participants ont pu franchir l’arrivée de ce marathon officiellement reconnu et classé label de bronze par la Fédération internationale d’athlétisme depuis 2010.

Et alors que le public applaudissait les vainqueurs nord-coréens Pak Chol pour les hommes et les jumelles Kim Hye Gyong et Kim Hye Song pour les femmes, on est en droit de se demander si le vrai gagnant de cet évènement n’était pas Kim Jong-un…

  1. Rapport de l’ONU, disponible en anglais
  2. Autre appellation de ce marathon, du nom de la ville de naissance de l’ancien leader Kim Il-sung

Hélène DUPUIS
Références: