Le Traité de l’Elysée, un modèle de réconciliation pour les peuples

Les cérémonies et les évènements culturels organisés dans le cadre du 50ème anniversaire du Traité de l’Elysée ont témoigné, par leurs richesses, de la vivacité et de la profondeur des relations franco-allemandes. Cependant les polémiques (exposition « De l’Allemagne » au Louvre[1]), les phrases nauséabondes (réapparition du terme « germanophobie ») et la quasi indifférence qui ont entachées les festivités nous rappellent les raisons funestes qui ont conduit à cette signature. Le prix Nobel de la Paix remis à l’Union européenne le 10 décembre 2012, et diversement apprécié, souligne pour sa part, que la paix est à l’origine du projet européen. Cette paix est incarnée par un document, le traité de l’Elysée, et une amitié de 50 ans, l’amitié franco-allemande : un exemple de réconciliation, une référence pour le monde ?

Tous droits réservés

Tous droits réservés

Un symbole de paix et un signe d’espérance dans le monde

L’amitié franco-allemande c’est avant tout des gestes symboliques et un investissement personnel de la part des chefs d’Etat, qui vont d’ailleurs incarner « le couple franco-allemand ». Le 8 juillet 1962, le Chancelier Adenauer et le Président de Gaulle se rendent à la cathédrale de Reims, dévastée lors de la Grande Guerre, pour une messe de réconciliation. Le 22 septembre 1984, Helmut Kohl et François Mitterrand, main dans la main, se recueillent devant l’ossuaire militaire de Douaumont. Lors des cérémonies du 60ème anniversaire du Débarquement en 2004, Gerhard Schröder et Jacques Chirac se donnent l’accolade sur une plage de Normandie, en présence du Cardinal Ratzinger. Enfin, le 11 novembre 2009, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ravivent ensemble la flamme du souvenir sur la tombe du soldat inconnu. Ces gestes d’une haute teneur symbolique rappellent la nécessité de se souvenir. Michel Barnier[2] souligne, par ailleurs, que « les mémoires collectives sont bien souvent divergentes, et vulnérables à toutes les utilisations et manipulations. La réconciliation des peuples passe donc d’abord par une réconciliation de leurs versions de l’histoire. » Dans le cas franco-allemand, cet effort s’est concrétisé par la publication d’un manuel d’histoire franco-allemand (en 3 tomes), qui reste toutefois à promouvoir.

L’ennemi héréditaire devenu partenaire privilégié

Stefan Seidendorf de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg a consacré un ouvrage au modèle de réconciliation franco-allemand : «Relations franco-allemandes comme modèle d’un ordre de paix ?». Tout en décrivant le processus, il tente de démontrer que des éléments sont transposables à d’autres conflits actuels. Il y a tout d’abord la rencontre entre responsables politiques qui est l’occasion de «prendre en compte le point de vue de l’autre, et d’être conscient que derrière la porte, les médias attendent des déclarations. Autrement dit qu’une attente existe, ainsi qu’une certaine pression pour que l’on aboutisse à des compromis et à un accord. » Ces accords se concrétisent par un partenariat approfondi. On pense bien évidemment à la mise en commun de la production de Charbon (CECA) mais aussi à la coopération militaire, avec la création d’une brigade franco-allemande commune en 1988, puis de l’Eurocorps en 1992. Est-ce le début d’une Europe de la Défense ? Dans tous les cas, le partenariat franco-allemand s’inscrit non seulement dans un cadre bilatéral mais aussi dans un cadre régional, autrement dit l’Union européenne. Parce qu’un projet commun transcende les divergences, l’amitié franco-allemande sans perspective européenne ne saurait faire sens, ou du moins en serait fortement restreinte. Inversement, l’Union européenne se nourrit de l’expérience franco-allemande.

Une amitié entre les peuples

La coopération franco-allemande est avant tout une amitié entre deux peuples qui se sont déchirés. L’émotion et les relations personnelles jouent un rôle essentiel. Bruno Joubert, ambassadeur de France près le Saint-Siège, précise que « c’est d’ailleurs un des points très spécifiques du Traité de l’Elysée, que de prévoir aussi un rapprochement des sociétés civiles et pas seulement des institutions. Il s’est créé un réseau d’une densité inégalée d’institutions binationales, d’associations, de jumelages, qui anime, enrichit et développe cette coopération franco-allemande.[3] »

L’une des plus grandes réussites du Traité de l’Elysée est sans nul doute la création emblématique de l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse (OFAJ)  le 5 juillet 1963. Organisme très actif, il organise chaque année des milliers de rencontres et d’évènements culturels. Depuis sa création, l’OFAJ a permis à environ 8 millions de jeunes Allemands et de jeunes Français de participer à quelque 300 000 programmes d’échange. C’est par ces échanges et les jumelages que Français et Allemands ont appris à se connaître et à dépasser les préjugés. La rencontre personnelle est au cœur des relations, à l’image d’Adenauer et de Gaulle. Elle n’est possible que si un effort constant est porté à l’apprentissage de la langue, seul moyen de percevoir l’essence de la culture de l’autre et, ainsi, de le comprendre. Pour le cardinal Reinhard Marx[4], président de la Commission des Episcopats de la Communauté Européenne (COMECE), « ce sont les rencontres qui font vivre l’amitié franco-allemande, lui permettant ainsi de devenir source d’inspiration pour d’autres peuples en Europe. »

Un modèle de réconciliation pour le monde

Dépasser des rancunes historiques ou des rivalités qui ressurgissent régulièrement, voilà un objectif que nombre de pays doivent s’efforcer d’atteindre.

Le cas franco-algérien

L’Algérie, ancienne colonie française (1830-1962), aujourd’hui indépendante reste étroitement liée à la France : 10 millions de français d’origine algérienne, 6 millions de couples mixtes, une langue et une histoire commune, un partenariat stratégique et économique important. Malgré des intérêts communs qui constituent des « moteurs forts et suffisants » (« Lutte contre le terrorisme, sauvegarde de nos relations commerciales, proximité de nos populations, créations d’un espace euro-méditerranéen»), la France et l’Algérie évolue à distance avec méfiance. Dépasser les préjugés et les stigmatisations est devenu  une priorité et une condition première au dialogue: « les français doivent cesser de considérer les Algériens au travers du prisme de ses propres populations émigrées ». (« On parle plus arabe à Marseille qu’à Alger », me disait un Algérien, défenseur des Droits de l’Homme).

Pourquoi ne pas dupliquer les outils de la réconciliation franco-allemande ? Olivier Breton, directeur de la publication du magazine ParisBerlin, se pose la question et dresse la liste des éléments transposables[5] : « déploiement d’un véritable réseau de jumelages, partenariats universitaires et scientifiques, échanges de diplomates, travail de mémoire commun (rapport à l’histoire déformé et instrumentalisé des deux côtés, nécessaire reconnaissance des tortures et des massacres, soutien aux Harkis), création d’un média partagé, mise en place de passerelles sociales, culturelles équilibrées et respectueuses.

Côte d’Ivoire

Autre transposition proposée, cette fois-ci en Côte d’Ivoire, ravagée par les guerres civiles et fratricides. Dr Aimé Kouassi, professeur d’allemand à l’université Félix Houphouët Boigny de Abidjan Cocody qualifie l’amitié franco-allemande d’ « exemple édifiant de réconciliation entre deux pays ennemis qui ont réussi à surpasser leurs ressentiments d’hier pour défendre leurs intérêts actuels ».

C’est un exemple qui maintient l’espoir face au pessimisme. La réconciliation passe avant tout par la reconnaissance de ses erreurs afin de pouvoir initier un dialogue dans une égalité respectueuse. La volonté et le courage politique jouent ici un rôle décisif. « La réconciliation implique la reconnaissance des fautes commises. C’est alors seulement que le pardon pourra être possible. Si les oppresseurs confessent leurs erreurs, tout est plus simple. La réconciliation ne se décrète pas. Elle découle d’un long processus ».

Les Balkans

Le Traité de Élysée a inauguré une période de pays inédite en Europe, mais une région de l’Europe a échappé à cette impulsion : les Balkans. Un colloque organisé les 24 et 25  octobre 2002 à Skopje, en Macédoine, a réuni des experts allemands, macédoniens et français, qui ont travaillé sur les apports possibles du modèle de l’amitié franco-allemande à la réconciliation des États balkaniques[6].

Certes la configuration complexe des Balkans, mosaïque de peuples et de cultures, rend difficile une transposition simple du modèle de réconciliation franco-allemand, mais celui-ci reste une « excellente illustration, à partir de laquelle la Macédoine et les autres pays des Balkans doivent pouvoir élaborer des solutions ».

Aveux et pardon, dialogue et compromis (accord d’Ohrid), alignement des analyses sur les conflits passés par la création d’un manuel d’histoire, tout cela permet de construire des ponts entre les peuples autrefois ennemis « pour développer la confiance et l’amitié ». Un élément reste décisif : l’impulsion donné par la société toute entière par des jumelages, des rencontres sportives, artistiques ou professionnelles. Favoriser la rencontre permet de se connaître et de se comprendre  tout en préservant les cultures et renforçant les valeurs communes. C’est là le défi majeur que les Balkans doivent relever s’ils veulent intégrer le projet de paix européen.

Dans leur déclaration commune[7] à l’occasion du 50ème anniversaire du Traité de Élysée, les évêques allemands et français ont salué l’exemple du modèle de réconciliation franco-allemand, mais en se replaçant dans le contexte des festivités ils ont tenu à rappeler l’effort constant qu’exige un tel projet.  « Depuis, l’Union européenne a apporté à ses peuples la paix et la prospérité. Mais avec la crise économique, nous voyons réapparaître le mépris et la méfiance entre les peuples européens, le rejet de l’étranger, le refus de la solidarité. L’économie mondialisée et le brassage culturel et religieux font naître d’autres ennemis. Un peu partout en Europe, des mouvement populistes fleurissent et prônent le repli sur soi. » L’esprit du Traité de 1963 doit être continuellement revitalisé afin de ne pas abandonner et défaire ce qui a été fait. Enfin, comme le rappelle Michel Barnier « la réconciliation franco-allemande n’a pas vocation à être un modèle. En revanche, elle peut être une source d’enseignement pour d’autres dans le monde. Mais elle ne gardera ce rôle qu’à une condition : sa capacité à être tournée vers le futur et à se réinventer sans cesse. »

Outil diplomatique commun, union économique, défense commune, stratégie industrielle… Des thèmes inépuisables et de riches négociations en perspective !

Laurent TESSIER


[2] Intervention de  Michel BARNIER,  membre de la Commission européenne, chargé du Marché intérieur et des Services : « Cinquante ans d’amitié franco-allemande au service de l’Union européenne: l’Union européenne, un modèle pour d’autres réconciliations », Université Pontificale Grégorienne, Rome, le 7 février 2013

[3] Table ronde : « Les fruits de la réconciliation : l’amitié entre les deux pays est une condition nécessaire pour la paix en Europe ». Entretien avec les ambassadeurs de France et d’Allemagne à l’occasion du cinquantième anniversaire du Traité de l’Elysée, 17 janvier 2013, à l’ « Osservatore Romano ».

[5] C.f. article : BRETON, Olivier. Alger rêve le franco-allemand In ParisBerlin, mai 2013 n°87. P 48-52)

[7] Déclaration commune des Conférences épiscopales française et allemande à l’occasion de l’anniversaire de la signature du Traité de coopération franco-allemande (Traité de l’Elysée – 22 janvier 1963), daté du 18 janvier 2013.

50 ans après… un nouveau « Traité de l’Élysée » à Munich

Charles de Gaulle et Konrad Adenauer acclamés à Bonn en septembre 1962 (Tous droits réservés)

Charles de Gaulle et Konrad Adenauer acclamés à Bonn en septembre 1962 (Tous droits réservés)

Du 21 au 23 juin 2013, une cinquantaine de jeunes Français et Allemands se sont rencontrés pour travailler et débattre sur l’avenir de la coopération et l’amitié franco-allemande. L’objectif ambitieux était d’aboutir à un Traité de Élysée 2.0 par le biais de simulation de négociation. Ce projet « Elysée 2.0- Vertag(en) leicht gemacht » sélectionné par l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse (OFAJ) dans le cadre du 50ème anniversaire du Traité de Élysée, a été remarquablement organisé par les « Jeunes Européens d’Eichstätt » (Katholische Universität Eichstätt-Ingolstadt, Bavière) avec le soutien de la Commission Européenne, de la Chancellerie et du Landtag de Bavière, du Centre de coopération universitaire franco-bavarois, et de BMW.

Lors de la cérémonie d’ouverture, Michel Anfrol, président des Amis de la Fondation Charles de Gaulle, journaliste et ancien présentateur du JT à l’ORTF, a resitué, par le biais d’anecdotes et de témoignages émouvants, le contexte historique du Traité de Élysée. En Allemagne, comme d’ailleurs en Italie, le Général de Gaulle était qualifié d’ « apprenti dictateur », cette mauvaise réputation était également partagée dans les milieux étudiants allemands. En France, le souvenir de la guerre récente était marqué par les rancœurs et la méfiance vis-à-vis des Allemands. Ainsi lors de la visite privée de Konrad Adenauer, le 14 septembre 1958 à Colombey-les-Deux-Eglises (arrivé avec plus d’une heure de retard pour la bonne raison que le convoi s’était rendu dans une autre ville du nom de Colombey-les-Belles), la cuisinière du Général avait refusé de serrer la main du Chancelier allemand. En Allemagne, la visite du Général de Gaulle, le 4 septembre 1962 à Bonn (alors capitale de la RFA), a failli passer inaperçue tout le monde ne parlant que de l’attentat du Petit-Clamart survenu le 22 août 1962. Mais c’était sans compter l’accueil réservé par la ville de Bonn entièrement pavoisée bleu-blanc-rouge. A cette occasion, le Général de Gaulle a rendu visite aux ouvriers des usines Thyssen, là même où fut produit l’armement allemand durant la guerre. En s’adressant en Allemand (langue qu’il avait appris dans sa jeunesse), il a rendu hommage à l’excellence de l’industrie allemande ce qui a suscité l’admiration des ouvriers qui l’ont porté en triomphe jusqu’à la gare. A partir de ce moment, des deux côtés du Rhin, rapprochés[1], on se montrait enfin disposé à se lancer sur le long et sinueux chemin de l’amitié. Le « Traité entre la République fédérale d’Allemagne et la République française sur la collaboration franco-allemande » signé le 22 janvier 1963, devenu par la suite « Traité de Élysée », ne devait être que le prélude d’une réconciliation (à l’époque on ne l’imaginait pas comme cela) qui, 50 ans plus tard, au prix d’effort et d’épreuves, ne cesse de se construire.

Le Consul général de France en Bavière, M. Emmanuel Cohet, a quant à lui souligné la dimension sentimentale, encore très forte aujourd’hui, qui est à la base de tout lien d’amitié mais en particulier de celui qui unit le peuple allemand et le peuple français. « L’émotion joue un rôle très important au-delà des aspects institutionnels ». L’émotion est toujours là, elle se lit dans les témoignages et sur les visages des anciens comme des plus jeunes. Ce fut le cas récemment lors du succès populaire de l’exposition « De Gaulle- Adenauer : les bâtisseurs de l’amitié franco-allemande » qui s’est tenue sur l’Odeonplatz à Munich du 6 au 16 avril 2013 (plus de 17 000 visiteurs). Sur cette base émotionnelle essentielle, aujourd’hui, et comme à l’origine, les relations franco-allemandes sont fortifiés par de nombreux jumelages entre villes et un partenariat économique et commercial[2] essentiel.

Les récentes tensions dans le couple franco-allemand, provoquées par la crise économique en Europe (et il est vrai attisées par quelques politiques français), nous pousse à regarder l’extraordinaire chemin parcouru depuis 50 ans, mais cela nous fait aussi prendre conscience que l’effort de coopération et de compréhension doit être continu. Cela passe avant tout par une attention particulière portée à l’apprentissage de la langue, essentiel pour la connaissance de la culture et de l’altérité. Peut-être serait-il aussi venu le moment d’écrire, en commun, une histoire commune multiséculaire, et surtout de la promouvoir au moment où l’enseignement de l’histoire en France « se cherche »[3]. L’histoire de la France et de l’Allemagne est aussi l’histoire de l’Europe, sans replacer la perspective et la coopération franco-allemande au cœur du projet européen, rien ne saurait faire sens. On sait de plus, ô combien le sentiment européen reste aujourd’hui insaisissable ou volatile. Michel Anfrol a d’ailleurs souligner à ce sujet un glissement opéré ces dernières années, révélateur d’un faible sentiment européen : la « préférence européenne » qui prévalait jusqu’à la fin des années 90 a cédé la place à une préférence pour le commerce international (par l’ouverture aux BRIC notamment).

C’est dans cet esprit d’amitié, rafraîchi par les interventions de la cérémonie d’ouverture, que se sont déroulées les simulations de négociations au sein des 3 comités : Affaires étrangères/Défense, Écologie/Énergies, Économie/Travail. Une ligne commune finale a pu être établie et un nouveau traité approuvé[4]. Grâce à des « Position Papers » remarquablement préparés et l’investissement personnel et fort de chacun, ces 3 jours de négociations ont permis à tous de se rendre compte des difficultés et des efforts de compréhension ainsi que de compromis (voire de compromission) qu’il est nécessaire d’intégrer pour aboutir à quelque chose. Ce genre d’initiative salutaire, soutenue par des partenaires importants, permet de se former et de donner la parole aux jeunes générations et à ceux qui seront appelés à agir en politique. Espérons seulement qu’il ne faille pas attendre le 60ème anniversaire du Traité de l’Elysée pour qu’une telle expérience se renouvelle !

Laurent Tessier

(fier participant!)


[1] Michel Anfrol a tenu a rappelé le rôle personnel et essentiel qu’a joué, à l’époque, le conseiller diplomatique du Général de Gaulle, Pierre Maillard, aujourd’hui « ambassadeur de France » (97 ans). C’est lui qui fit répéter au Général ses discours en Allemand. Il fut l’interprète lors des rencontres du Général et du Chancelier et il a notamment œuvré pour la rédaction du Traité de l’Elysée.

[2] L’Allemagne et le premier client et le premier fournisseur de la France. La France est le premier client et le troisième fournisseur de l’Allemagne. Pour la Bavière on ne dénombre pas moins de 400 jumelages avec des villes françaises.

[3] L’écriture commune de l’Histoire est un des éléments clé du processus de réconciliation. Les exemples franco- algérien et libanais, dont l’Histoire récente reste à écrire, montrent combien cette étape est essentielle pour établir un espace confiant et apaisé entre les Etats ou au sein de la société.

Une bataille pour l’eau, entre le Nil blanc et le Nil Bleu le « Downstream complex » de l’Égypte.

201322_carte_nil_bleu

Tous droits réservés


D’après Wolf, le monde compte 263 fleuves ou rivières qui s’étendent hors des frontières politiques sur deux Etats ou plus, le pays en amont étant celui qui, normalement, se trouve en position de force. Cet état de cause, créer selon Waterbury, un « downstream complex » (complexe du/des pays d’aval). En ce qui concerne le Nil, la situation est exactement l’inverse, car rapidement, l’Egypte a saisit l’importance et surtout sa dépendance face au Nil, dont la vallée concentre l’absolue majorité des égyptiens et de leur agriculture. Dès 1972, Nasser s’exprime sur le sujet : « Avec la construction du haut barrage (celui d’Assouan), l’Egypte ne sera plus jamais l’otage des pays d’amont »[1]. Néanmoins, le fleuve traverse en tout dix pays, le Nil bleu prend sa source en Ethiopie et rejoint le Nil blanc à Khartoum. La croissance démographique et la situation hydrique de ces pays pousse à augmenter leur ponction sur le débit du fleuve. Cependant l’absence d’accord sur la répartition de ces flux nilotiques catalyse les contentieux.  Le seul consensus en vigueur ne concerne que l’Egypte et le Soudan, datant de 1959, cet accord est devenu caduque et complètement obsolète tant les rapports et les situations géopolitiques voir géostratégiques ont changés. En témoigne la scission du Soudan, qui joue en défaveur de l’Egypte et de sa volonté de ponctionner d’avantage dans le Nil  pour pallier,  à la fois à la montée des eaux qui menacent ses terres arables, mais aussi en prévision de l’augmentation de sa population.

 Des tentatives de médiations ont été actées par plusieurs rassemblements notoires, le majeur est le « Nile Basin Initiative », qui est un organisme intergouvernemental créé en 1999 à Der-es-Salaam (Tanzanie). Le but de cette organisation est de gérer de manière commune les projets d’aménagement du Nil et de son bassin versant afin de trouver un accord global, ce qui n’a toujours pas débouché sur un véritable consensus, tant cette question est sensible.

            Une gestion anarchique et des projets non rationalisés de barrages (comme celui de Tekeze en Ethiopie et Merowe au Soudan,[2] tous deux construits par des entreprises chinoises), est un véritable péril pour les eaux du Nil, qui s’évaporent en masse et perdent en qualité, dû à une rétention du limon, ce qui se révèle catastrophique pour l’Egypte dont l’agriculture dépend à 95% du fleuve[3].

            En 1979, Sadate déclarait que « l’eau est le seul mobile qui entrainerait l’Egypte dans une nouvelle guerre »[4], le caractère polémogène[5] de cette ressource peut ou pourrait déclencher des conflits. A l‘aune, d’un réchauffement climatique prononcé et d’un besoin en eau grandissant certains pays se trouvent actuellement dans une situation de « stress hydrique ». Le Nil est un exemple mais d’autres cas sont tout aussi sujets à de fortes tensions. « L’or bleu » semble donc être un nouvel objet de discorde inhérent au XXIème siècle, néanmoins la théorie d’une guerre de l’eau, même si elle est avancée, est loin d’être encore efficiente.

Jonathan RETIF

           


[1] M.GERARDOT & Ph.LEMARCHAND (dirs). Géographie des conflits. Atlande.2011
[2] V.RAISSON. L’Atlas des futurs du Monde. Edition Robert Laffont. Paris.2010
[3] id
[4] ibid
[5] G.BOUTHOUL. Traité de polémologie, sociologie des guerres. Editions Payot. 1991.

L’Iran enfin réactionnaire ou une manipulation politique en dilettante ?

Iran-protests-26-june-2009L’Iran prône souvent ses attaches culturelles, en tant qu’héritière de la grande civilisation perse et notamment du royaume Safavide formé au XVIème siècle, optant pour le chiisme et marquant le pas avec les autres dynasties arabes créant ainsi les premières distancions toujours d’actualité. L’unique théocratie entretient des relations ambiguës avec ses voisins ainsi que sur la scène internationale, notamment sous la coupe de son premier ministre Ahmadinedjad. Ce dernier, par ses diatribes haineuses voit son soutien s’effriter, entraînant le pays dans une posture délicate. Les élections tenues en le 14 juin 2013 mettent en exergue un véritable désaveu de cette politique « du pire ». Même l’ayatollah figure spirituelle et gardien de la révolution prend ses distances avec le président.

            La révolution verte et les accusations de trucage des élections lors de la victoire  d’Ahmadinedjad illustrent la propension de contestations existantes en Iran. Il faut souligner que l’héritage perse prôné est très présent, faisant de cette théocratie le meilleur élève du Moyen-Orient en ce qui concerne les études supérieures et notamment pour le taux de femmes y ayant accès. Les urnes prouvent cet élan vers une ouverture plutôt qu’un repli sur un éthos éthnico-confessionnel. Le vote est unanime et ce dès le premier tour, les rennes du pays sont confiées à Hassan Rohani, qui symbolise l’opposition réformatrice. Que sous-entends cette élection ? Pourquoi cette large majorité favorable ne s’est pas manifestée plus tôt puisqu’elle peut se targuer d’une forme d’élitisme culturel symbolisé par certains penseurs iraniens en exile. De même, que symbolise ce virement de cap ? Un échec du guide et de sa politique conservatrice, un raz le bol généralisé de crispations lié au cas Iranien et de son isolement politique international ? Un coup politique pour contenter les contestataires les plus véloces ?

            Une seule certitude, c’est une belle surprise, reste à savoir si ce nouveau gouvernement va réellement se donner les moyens de ses ambitions. De même, ce sursaut symbolise aussi une belle leçon pour la presse occidentale qui voyait déjà le candidat du « Guide », Said Jalili, remporter le suffrage aisément. La presse a surement sous-estimé la force de la rue et sa volonté d’avancer vers un régime moins contrôlé et prônant plus de dialogue et de diversité, en témoigne cette citation de Rohani émanant d’un travail de l’historien américain Juan Cole : « J’étais conseiller à la sécurité nationale de l’Iran pendant seize ans, durant les administrations Rafsandjani et Khatami. Par conséquent, je sais comment faire face à des questions délicates. Si je suis élu, je ferais de mon mieux pour obtenir la libération de ceux qui ont été incarcérés à la suite des événements regrettables de 2009. Je sais que les pouvoirs constitutionnels du président en Iran ne s’étendent pas aux domaines qui sont en dehors de l’exécutif. Cependant, je suis tout à fait optimiste sur le fait de pouvoir rassembler, d’aller vers un nécessaire consensus national pour améliorer la situation actuelle de Moussavi et Karoubi »[1] (les deux dirigeants du mouvement vert assignés à résidence). A l’aune, de la tempérance de ce discours il est aussi envisageable d’espérer une détente sur les dossiers qui catalysent les contentieux entre l’Iran et la communauté internationale comme le nucléaire, et la diabolisation du pays qui s’en suit. Néanmoins, les avancées risquent d’être longues à se faire ressentir tant le climat d’hostilité envers l’Iran est présent. La réponse viendra surement une fois de plus de la prise de position Etats-unienne et de ses alliées dans la région (Israël et Arabie Saoudite dont la position envers l’Etat chiite, est comment dire, plutôt sans appel).

Jonathan RETIF

« Les enfants sorciers », le fléau normalisé des rues kinoises

enfants_sorciers01

(Tous droits réservés)

Depuis les années 1990, la République Démocratique du Congo fait face à d’innombrables crises politique, économique et sociale. Le pays reste pauvre et fait face à un taux de fécondité élevé (5,09 enfants par femme en 2012). Si l’on se fie aux pasteurs des Eglises indépendantes, les « enfants sorciers » semblent avoir été la raison trouvée à cette situation.

A Kinshasa ce sont entre 20 000 et 50 000 enfants qui sont abandonnés à leur sort au cœur de la ville. La plupart d’entre eux ont été accusés de sorcellerie par les membres de leur famille d’où cette exclusion de leur environnement familial. L’essor des Eglises indépendantes a largement amplifié le phénomène en développant les prédications des enfants sorciers qui seraient à l’origine de la misère des familles. Tous les symptômes sont bons pour accuser les enfants de sorcellerie. Ainsi, même si les enfants atteints d’un handicap physique ou mental sont les plus touchés par ce phénomène, les enfants ayant des caractères « gênants » pour les familles tels que l’entêtement, la solitude, la paresse, l’agressivité sont également enclins à être des enfants sorciers et donc exclus de leur famille.

Pour « légitimer » l’exclusion des enfants, les familles consultent les Eglises indépendantes en particulier les Eglises du réveil pour obtenir une « guérison ». Au nom du spiritualisme les pasteurs de ces Eglises vont, contre échange monétaire, pratiquer des rites incantatoires tels que le jeûne, la purgation par l’huile de palme, les brûlures à la bougie etc. Si l’enfant « reconnaît » être sorcier, il sera alors délivré par l’Eglise mais stigmatisé par sa famille et rejeté. Tout enfant accusé de sorcellerie est donc destiné à la rue. Ils sont appelés les shégué.

Dans la rue, les enfants forment des bandes, mendient, sont exploités, se livrent aux trafics illégaux, sont victimes de violences sexuelles et sont peu soutenus par les forces de l’ordre voire même sont victimes de violences de la part de ces dernières.

En outre, la RDC est encline à une démographie croissante, à une profonde pauvreté (87.7% des congolais vivent sous le seuil de pauvreté, soit avec moins de $1 par jour[1]) et à un niveau de développement quasi inexistant (en 2013, la RDC arrive 186/186 dans le calcul de l’IDH[2]) ne connaissant pas de changements réels dans la politique publique des gouvernements successifs. Aussi, la RDC est sujette à des conflits continuels dans l’est du pays qui amènent à une migration de la population vers la capitale. L’ensemble de ces situations accroît le nombre de jeunes voués à eux-mêmes dans les rues de Kinshasa.

Depuis 2011, un tribunal est chargé du respect de la Convention relative aux droits de l’enfant. Par ailleurs, un grand nombre d’ONG défend la cause des enfants et s’engagent dans la réinsertion sociale et familiale des victimes. Seulement, Kinshasa doit faire face à un afflux massif de nouveaux enfants chaque jour (plus de 500/jour) ainsi qu’aux naissances des jeunes mères. En ce sens, les ONG et organismes de solidarité luttent quotidiennement pour trouver des solutions viables pour ces enfants; un grand nombre d’associations a vu le jour pour favoriser la réinsertion sociale et familiale des enfants des rues.

En 2012, Marc-Henri Wajnberg raconte l’histoire de huit enfants des rues de Kinshasa. Entre documentaire et fiction, le film aborde les conditions de vie de ces enfants qui tentent de s’en sortir grâce à la musique. Forts de réalités, Kinshasa Kids, sorti en avril dernier en France, a été accueilli par de nombreux festivals de cinéma.

L’Afrique du Sud, l’histoire d’un peuple de couleurs

(Tous droits réservés)

(Tous droits réservés)

Depuis la fin de l’Apartheid, la situation des Blancs de la classe ouvrière en Afrique du Sud a radicalement changé pour être aujourd’hui encline à une discrimination négative. La BBC a relevé un débat sensible qui semblait être oublié depuis la Coupe du monde de football de 2010.[1]

La transition de 1994 a marqué un départ important de la population blanche de part les moyens mis en place par les gouvernements en faveur de la Affirmative Action (AA), discrimination positive pour la population noire. Ce dispositif a pour objectif de favoriser l’emploi des Noirs dans la fonction publique. Ainsi à compétences égales, un Noir sera plus favorisé à l’embauche qu’un Blanc si l’offre d’emploi applique la AA. Outre la fonction publique, le secteur privé est également enclin à ce phénomène puisque les gouvernements successifs ont favorisé l’élargissement de cette AA à ce secteur.

Par ailleurs, la fin de l’apartheid a été marquée par une croissance exponentielle des meurtres de Blancs et notamment des fermiers Blancs. Alors que l’on en comptait 60 000 fermiers au début des années 1990 dans le pays, ce chiffre a au moins été divisé par deux aujourd’hui. En 20 ans, ce sont près de 3000 agriculteurs qui ont été assassinés dans des conditions macabres. Rappelons le célèbre : « Tuons le Boer, tuons le fermier Blanc » de Julius Malema, membre (jusqu’en 2012) de l’ANC (Congrès National Africain) en place depuis la fin de l’apartheid.

La criminalité a fait fuir les fermiers vers les périphéries des villes. La discrimination positive a amené la population blanche et diplômée à quitter le pays pour rejoindre les Etats-Unis, l’Europe ou l’Océanie. Il n’en reste pas moins que les Blancs possèdent près de 80% des richesses du pays, que ce sont eux qui ont plus facilement accès aux plus hautes fonctions, ils sont encore les moins touchés par le chômage même si le taux de chômage chez les blancs est passé de 3 à 5,7% entre 1994 et 2012 (29% chez les sud-africains noirs en 2012).[2]

Le pays qui s’est illustré pour mettre un terme à la discrimination raciale se voit aujourd’hui dans une controverse d’une discrimination inversée. Mis en exergue par de nombreux quotidiens dans le monde entier, le sujet semble déranger en Afrique du Sud.

Point sur le Maghreb et le Moyen-Orient, plus de 2 ans après les débuts du Printemps arabe

(Tous droits réservés)

(Tous droits réservés)

Les Regards croisés de Fondacio du jeudi 13 juin intitulé : « Maghreb et Moyen-Orient : crises persistantes ou embrasement général ? », ont permis  à Bruno Callies de Salies, spécialiste du monde arabe, de revenir sur les éléments déclencheurs du Printemps arabe pour mettre en exergue les nouvelles perspectives de cette région.

Les tenants du Printemps arabe touchent l’économie, le social et le politique. La crise économique qui s’est produite aux Etats-Unis et en Europe a eu des répercussions indéniables sur le marché du Moyen-Orient et du Maghreb. Les prix de vente et les recettes liées aux matières premières et matières manufacturées ont chuté. A cela s’ajoutent une baisse des transferts d’argent des immigrés occidentaux, une baisse des recettes touristiques et une baisse des investissements des entrepreneurs. Cette tendance n’a fait qu’accentuer la crise sociale régionale qui enregistre un taux de 40% de sa population vivant sous le seuil de pauvreté. La région vit une transition démographique et les deux tiers de la population a moins de 30 ans. Le taux de chômage estimé à 25% dans la région au début 2011, touche principalement les jeunes et les femmes. Par ailleurs, la région vivait continuellement dans une non-prise en compte des droits de l’Homme et du droit public avec des arrestations arbitraires, des disparitions etc. La majorité des pays était gouvernée par un unique parti dominant. La liberté d’expression était largement contrôlée. Enfin, les régimes et les hommes au pouvoir étaient en place depuis plusieurs décennies sans réelles modifications dans l’organisation et la gestion du pouvoir.
Après plus de deux ans, que peut-on dire des situations tunisienne, libyenne, égyptienne et syrienne ?

La Tunisie tente depuis 2 ans de rédiger une constitution, en vain. Même si un accord semble avoir été trouvé entre les islamistes et les autres partis avec qui les sièges sont partagés, on ne constate pas d’importante évolution dans le pays, le taux de chômage atteignant les 20%, les violences politiques étant toujours autant présentes etc.

La Libye n’a pas connu de véritable politique depuis 40 ans. C’est un pays riche en ressources naturelles mais qui fait face à un grand manque d’investissement en matière d’éducation. En outre, étant donné la multitude des tribus présentes dans le pays, la Libye doit parvenir à établir une politique qui n’exclu personne, un réel enjeu pour un pays où la répartition de l’Assemblée Nationale ne fait pas l’unanimité.

En Egypte, la situation reste toujours complexe ; Mohamed Morsi a été élu mais ni l’Assemblée Nationale ni le Sénat n’ont d’impact sur la politique ayant été dissous ou invalidé. Lorsque l’on sait qu’un tiers de la population est analphabète et que 30% vit sous le seuil de pauvreté, il est difficile de se projeter à long terme.

En Syrie où la diversité religieuses est encline à des tensions continuelles, un constat s’affirme de plus en plus : personne ne souhaite réellement le départ de Bachar-el-Assad. Même si cela pouvait s’avérer cohérent quant à la suite des mouvements, les pays occidentaux admettent que sa chute aurait d’énormes conséquences quant à la stabilisation de la région.

Quel futur peut-on penser? Un avenir islamo-démocrate est souhaitable face à un totalitarisme religieux pressenti dans certains pays. Même si des avancées sont notables dans le respect des droits de l’Homme, le Printemps arabe n’a pas été à la hauteur des peuples assoiffés de démocratie.

Gaëlle RUBEILLON