Le drame des populations oubliées de Guyane

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Le transport en pirogue en Guyane, unique lien entre le village et les services de base pour beaucoup

Le panorama de la Guyane montre une démographie très dynamique mais les inégalités présentes depuis les origines de la colonisation n’ont fait que se creuser et ce notamment au détriment des peuples dits « premiers ». Les peuples amérindiens, eux, font face à de grosses difficultés, difficultés qui se traduisent de façon dramatique. En effet, la réalité est dure et montre un malaise d’une importance sans précédent. Depuis quelques années, les populations Amérindiennes font face à une recrudescence de suicide parmi ses jeunes, voire très jeunes. Le taux de suicide chez les Amérindiens de Guyane est entre 10 et 20 fois supérieur au taux de suicide de France métropolitaine. Ce mal-être s’explique par plusieurs facteurs.

Un accès aux Droits et services fondamentaux difficile

De ce dynamisme, sont donc exclus les peuples autochtones et bushinengués. Les premiers, reconnus comme « premiers » et donc ayant une légitimité historique, ont toujours un mode de vie à part, marginal par rapport au développement « à l’occidentale » des villes, les seconds sont eux-aussi, au regard de l’histoire, en marge de la société urbaine.

Bien que la différence culturelle soit reconnue et respectée, force est de constater que ces populations ne peuvent rester enclavées comme elles le sont aujourd’hui. Une mission parlementaire conduite par Marie-Anne Chapdelaine, députée PS de la 1ère circonscription d’Ille-et-Vilaine, et Aline Archimbaud, sénatrice Les Verts de Seine Saint-Denis, fin 2015 sous la tutelle du ministère des Outre-mer était chargée de faire l’état des lieux de cette situation et ses conséquences dramatiques.

Comme toujours, les causes d’un si profond mal-être sont multifactorielles et les interlocuteurs de la mission ont souhaité faire la lumière sur l’ensemble de ces causes. Le premier facteur est bien celui de l’isolement géographique qui induit une série de conséquences. Les groupes amérindiens de l’intérieur ne sont, pour la plupart, accessibles que par la voie fluviale ou par avion. Pour ce qui est de l’avion, bien que subventionné par les pouvoirs publics, le billet reste extrêmement coûteux. En ce qui concerne la circulation fluviale, elle est totalement différente que celle pratiquée sur le fleuve Amazone par exemple. Sur ce dernier, la circulation fluviale est assez aisée par la grande étendue et le relatif calme du cours d’eau. Dans le cas de la Guyane, cette circulation s’avère difficile notamment en raison des multiples passages obligés de rapides qui rendent les trajets très inconfortables. De plus, la durée et le prix de ces trajets sont exorbitants. Il faut par exemple 5 heures pour rallier Saint Georges à Camopi en hautes eaux et 8 heures pendant la saison seiche alors que ces deux villes ne sont séparées que de 80km. De plus, ce trajet coûte au minimum 50€, un prix prohibitif pour la plupart des habitants. Installer des transports fluviaux réguliers dans ces conditions s’avère particulièrement difficile. Les routes, bien que présentes sur la côte, ne restent qu’à l’état embryonnaire dans l’intérieur du territoire. Cette absence d’infrastructure est une illustration criante de la situation globale des villes et villages de l’intérieur qui sont par ailleurs souvent privés de la plupart des services comme l’électricité, le téléphone, la poste, les centres de santé, …

De cette absence de services découle une absence importante d’activités culturelles, sociales ou économiques au sens où nous l’entendons communément. Ce manque ne donne qu’un choix déchirant pour les populations amérindiennes de l’intérieur. La modernité de la ville ou le monde traditionnel du village.

Le choix déchirant entre le monde traditionnel de leur village et la modernité de la ville

En 1946, l’Etat français décide de départementaliser la Guyane. Cette départementalisation s’est faite en deux étapes distinctes. Il a tout d’abord été décidé de ne départementaliser que la côte en 1930, l’intérieur amazonien constituait un territoire plus ou moins autonome. Les Amérindiens de l’intérieur ont vu, par ce statut particulier, leur culture et leur fonctionnement plus ou moins préservé contrairement aux Amérindiens de la côte qui ont subi une acculturation quasi-forcée, gommant ainsi les particularités qui faisaient leurs cultures. Pour ce qui est des populations de l’intérieur, cette situation intermédiaire a évidemment contribué à protéger la culture de ces derniers par rapport à la rapide modernisation des technologies mais aussi de la société. Toutefois, le revers de la médaille de cette situation implique une absence de recensement et donc une absence de vote et d’incorporation dans la société démocratique qui commençait à poindre en Guyane. A partir des années 60, l’Etat français montre une volonté claire d’assimilation de toute cette population mais également une maîtrise totale de l’espace guyanais, en témoigne par exemple la création de la ville de Camopi, première ville totalement amérindienne de Guyane. Cette assimilation est vécue comme forcée de la part de ces populations et depuis lors, on a eu de cesse de remarquer une déculturation, une perte d’identité due à la confrontation brutale avec la culture moderne.

Un exemple de cette confrontation entre deux mondes différents se trouve dans l’enseignement. L’enseignement de 1er degré se trouve souvent proche des enfants, dans les villages. Cependant, suivre les cours par la suite s’apparente souvent à un parcours du combattant pour la plupart des enfants amérindiens. En effet, pour beaucoup, aller à l’école induit de se lever très tôt et de passer des heures sur les pirogues pour se rendre dans un centre scolaire. Pour certains d’entre eux, il est même nécessaire de s’installer dans une localité située à deux-trois jours de trajet du village de leurs familles. L’installation dans ces localités pour suivre un enseignement se fait soit dans un internat, soit dans des familles d’accueil d’ailleurs souvent peu formées à accueillir un enfant d’une culture toute autre. En ces lieux, l’enfant se trouve dans une situation difficile à supporter. Ce sont souvent des lieux multiculturels dans lesquels, les repères nécessaires à un enfant en développement sont souvent absents et confronte ces derniers à une modernité vécue comme brutale. Cet arrachement aux traditions familiales est d’autant plus fort pour les jeunes qui poursuivent leurs études au lycée à Cayenne.

Cette absence d’infrastructure couplée aux difficultés liées à une acculturation brutale à la modernité entraine, selon le professeur en médecine psychiatrique Louis Jehel, un « conflit de loyauté » chez l’enfant déraciné duquel découle une déstructuration de la cellule familiale.

Les causes liées à la santé publique :

L’alcool fait quant à lui partie intégrante du mal-être des sociétés amérindiennes de Guyane. En effet, la consommation d’alcool lors de longues fêtes est une tradition ancrée depuis longtemps dans les communautés de l’intérieur. Néanmoins, l’alcool traditionnel, le cachiri est peu alcoolisé, de 1 à 3°. Cet alcool est souvent préparé en très grandes quantités, allant jusqu’à 6 à 7 litres par convives, n’est pas consommé quotidiennement mais lors de grandes réunions festives. Ces grandes réunions festives ne sont terminées qu’une fois le cachiri terminé, toutefois, sa faible teneur en alcool ne crée qu’une « douce ivresse » tout au long de la réunion. L’introduction de l’alcool industriel va changer cela.

L’alcool industriel lui, est souvent fabriqué aux alentours de 40° et plus. Cela étant, l’introduction de cet alcool industriel ne change pas la façon de le consommer. Les fêtes et les grandes quantités préparées pour ces réunions perdurent mais avec un produit nouveau. De plus, le passage à l’âge adulte se faisant à 12 ans dans les communautés amérindiennes de Guyane, cet alcool fort est consommé par de très jeunes personnes avec les répercussions inhérentes à ces consommations. Même si les plus anciens ne consomment pas cet alcool nouveau, force est de constater que l’alcoolisme chronique commence à apparaitre dans les villages. Dans les communautés de l’intérieur, les relations se dégradent avec des situations banalisées par la consommation :

  • Pour les jeunes, l’alcool fait faire des actes provoquant des situations de honte comme la perte d’une pirogue, des propos insultants ou des comportements violents.
  • Pour les plus grands, la violence s’invite dans la famille. Violence souvent exercée envers les femmes voire, plus rarement, envers l’enfant.
  • L’alcoolisme crée aussi une érosion de la crédibilité des parents, ces derniers dépensant tout l’argent de la famille dans un alcool les rendant amorphes et incapables de financer les dépenses liées à la scolarité et l’éducation des enfants souvent livrés à eux-mêmes.

Dans ce territoire situé à 7 000km de l’hexagone, territoire où se joue l’avenir de la conquête spatiale, où la technologie est reine dans les parties urbanisées de Guyane, se joue un drame. Drame silencieux au cœur des populations de l’intérieur. Une vie largement en marge de la société moderne à l’occidentale crée des situations brutales à vivre pour une jeune génération tiraillée, en perte de repères et en proie aux dangers de la vie moderne. Les difficultés à surmonter pour les peuples « premiers » de Guyane sont multiples et rien ne les aide à y faire face. Une exclusion géographique, une marginalisation vis-à-vis des services les plus fondamentaux, une dure confrontation au monde moderne pour les jeunes faisant des études ainsi que l’introduction de l’alcool fort dans les communautés amérindiennes créent autant de situations propices à un mal-être. Plus qu’un mal-être, il s’agit d’une véritable catastrophe. Catastrophe pour laquelle une meilleure connaissance et acceptation des peuples autochtones de Guyane est un passage nécessaire pour rendre la situation meilleur. C’est pour cette raison que le gouvernement a lancé une mission parlementaire chargée de faire la lumière sur les conditions de vie des populations en Guyane. Afin de ne pas faire un simple rapport s’entassant sur une pile d’autres rapports semblables, la députée Marie-Anne Chapdelaine et la sénatrice Aline Archimbaud ont assorti leurs observations de 37 propositions. Propositions qui, dès la parution des conclusions de cette mission, ont commencées à être mises en œuvre. Parmi ces propositions, il y’en a à court terme comme à long terme. Si l’avenir des populations de l’intérieur de Guyane semble être mieux appréhendé par ces actions, il s’agit là d’une importante piqûre de rappel pour le pouvoir français. Les territoires d’Outre-mer constituent une véritable richesse pour la France, richesse économique mais aussi culturelle. Afin de continuer à entretenir ces territoires force est de constater qu’il est nécessaire de prendre en compte la spécificité des populations locales afin de créer les conditions optimales d’un développement pouvant profiter à tous.

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