L’arc syro-irakien (1/2)

 

 

Palmyre: le « decumanus »                                                                       Crédits photo: Wikipédia.org

 

 

A l’heure où les caméras du monde entier suivent les opérations de la coalition internationale près de Mossoul, il convient de faire le point sur la situation du Levant. L’arc syro-irakien correspond au centre du Croissant Fertile, un arc qui va de l’actuel Etat d’Israël à la bordure ouest de l’Iran en passant par la Jordanie, la Syrie, la frontière sud de la Turquie et l’Irak. Les frontières syriennes et irakiennes viennent des accords de Sykes-Picot signés en 1916 entre la France et l’Angleterre sur les cendres de l’Empire Ottoman. Le Liban apparaît en 1943 à l’ouest de la région syrienne du Qalamoun, entre la vallée des chrétiens au nord et Israël au sud. Une région désertique s’étend entre la Syrie et l’Irak, dans laquelle gazoducs et oléoducs serpentent jusqu’à la Méditerranée. Au vu de l’enchevêtrement des événements, nous allons considérer ici cet arc syro-irakien comme un seul bloc. Trois dates sont à retenir qui sont autant d’étapes dans la déstabilisation de la région : 2001 et l’opération « Iraqi Freedom », 2011 et le début de la guerre civile en Syrie puis 2014 et la proclamation de l’Etat Islamique en Irak et au Levant. Nous allons tout d’abord présenter les acteurs en présence avant de s’intéresser aux enjeux.

 

  • Les acteurs

 

De nombreux acteurs sont impliqués dans ce conflit, ce qui complique significativement la lecture des événements.

Tout d’abord, le gouvernement syrien avec à sa tête le président Bachar el-Assad. A la tête de la République Arabe Syrienne depuis juin 2000, il fait partie de la communauté alaouite, minorité chiite principalement concentrée sur la côte dans des villes comme Tartous et Lattaquié et à Damas. Il est issu du Parti Baas. Il peut compter sur le soutien de ses proches, présents dans les cercles du pouvoir, ainsi que sur celui de puissances étrangères comme la Fédération de Russie et la République Islamique d’Iran. L’Armée Arabe Syrienne a reçu depuis octobre 2015 un soutien logistique et matériel de la part de la Russie et renoue avec le succès, notamment depuis la reprise de Palmyre en mars 2016.

Le gouvernement irakien est dirigé par le premier ministre Hayder al-Abadi, un chiite membre du parti Dawa, parti qui soutient la République Islamique d’Iran. Il succède à Nouri al-Maliki en 2014, après la démission de celui-ci due à la pression de l’opinion publique et des Etats-Unis. Depuis la chute de Saddam Hussein en 2003, ce sont effectivement les chiites qui sont aux commandes de l’Etat, ce qui mécontente la population sunnite, présente en majorité dans le triangle Tikrit-Bagdad-Ramadi. Le président de la République, Fouad Maasoum, est un kurde passé par le Parti Communiste. La Divison Dorée de l’armée irakienne, qui est composée de forces spéciales est à la pointe du combat pour la libération de Mossoul.

Les unités Hached al-Chaabi (Mobilisation Populaire) épaulent l’armée irakienne et sont constituées en majorité de groupes chiites tels que la Brigade Badr ou la Brigade de la Paix (Soraya al-Salam). Des combattants sunnites, chrétiens et Yézidis en font partie mais n’ont qu’un rôle secondaire dans les combats. Ces unités sont plutôt bien équipées et comptent dans leurs rangs de nombreux volontaires étrangers tels que des occidentaux.

Ensuite viennent les kurdes d’Irak. Ils sont à distinguer des kurdes de Syrie par le fait qu’ils n’ont pas la même situation organisationnelle. En effet, la Constitution irakienne de 2005 accorde l’autonomie à la région du Kurdistan irakien qui ne fait cependant pas sécession mais a son propre gouvernement dirigé actuellement par Massoud Barzani, membre et ancien leader du Parti démocratique du Kurdistan (PDK). La capitale, Erbil, connaît en 2014 un afflux de déplacés suite à la prise de la plaine de Ninive et est le centre de l’action humanitaire occidentale en Irak. De sensibilité communiste et révolutionnaire, les kurdes ont depuis 1920 leur propre armée dont les combattants sont appelés « peshmerga ». Très actif contre le groupe « Etat Islamique » depuis 2014, ils sont en première ligne dans les combats visant à libérer Mossoul, en collaboration avec l’armée irakienne qui se réserve cependant, le droit d’entrer en premier dans la ville.

Depuis 2015, une partie des kurdes de Syrie fait partie intégrante du Front Démocratique Syrien (FDS). Cette formation regroupe les « unités de protection du peuple » dites « YPG » (à prononcer  « Yépégué ») et certains groupes de rebelles arabes syriens de l’ex-Armée Syrienne Libre. Ils sont basés dans la région de la Djezireh, au nord-est de la Syrie, qu’ils appellent « Rojavah ». Les YPG s’illustrent la première fois entre septembre 2014 et juin 2015 en brisant le siège de Kobané, ville située plus à l’ouest. Depuis le début du conflit, les relations entre gouvernement syrien et kurdes de Syrie étaient lisses et permettaient une collaboration militaire dans la lutte contre le groupe « Etat Islamique ». Mais tout manque de s’écrouler en août 2016, lors de violents affrontements entre forces loyalistes syriennes et unités YPG à Hassakeh. Depuis la fin novembre 2016, les relations avec le gouvernement syrien semblent s’être grandement améliorées à tel point que les drapeaux syrien et kurde flottent côte à côte sur le plus haut immeuble de Bustan Basha à Alep, suite à la reprise du quartier le 29 novembre 2016.

Deux Hummer irakiens progressent au sud de Mossoul                     Crédits image: France 24

Acteur incontournable, l’organisation terroriste « Etat Islamique » s’étend à cheval sur la Syrie et l’Irak dans une zone qui ne cesse de s’amenuiser. Proclamé à Mossoul en juin 2014, il est composé de gouvernorats qui ne tiennent pas compte de la frontière irako-syrienne et dont l’administration est doublée d’un service de renseignement central. Le wahabbisme takfiriste de l’organisation la pousse à combattre les « ennemis de l’intérieur » que sont les musulmans chiites là où Al-Qaida lutte surtout contre l’Occident. L’intervention turque au nord d’Alep et la progression de l’armée syrienne dans la ville sont en train de couper l’organisation terroriste des derniers contacts qu’elle avait avec le groupe Jahbat al-Fatah-al-Sham (anciennement Jahbat al-Nosra). L’axe Raqqa-Mossoul est coupé depuis la fin novembre 2016, ce qui handicape l’organisation dans ses approvisionnements et ses communications. Les forces kurdes se préparent actuellement à avancer en direction de Raqqa, plus grosse ville de l’ « Etat Islamique » en Syrie.

Les rebelles syriens à l’origine de l’ « Armée Syrienne Libre » (ASL) ont été dissous au milieu des quelques 2000 groupes qui prennent part aux combats de Syrie contre le Gouvernement. C’est l’organisation Jahbat al-Fatah al-Sham (Front de la Conquête du Levant) qui a noyauté la rébellion depuis ses débuts. Son changement de nom en juillet 2016 (précédemment Jhabat al-Nosra) a pour but d’officialiser une rupture avec Al-Qaida afin de s’attirer les faveurs des puissances occidentales. Essuyant des revers sérieux depuis l’intervention russe d’octobre 2015, ils sont concentrés dans la région d’Idlib dans le nord-ouest syrien et autour d’Alep.

La Fédération de Russie joue un rôle clé en Syrie depuis octobre 2015. Dirigée par le président Vladimir Poutine, elle prend part à tous les affrontements en fournissant un appui aérien aux troupes régulières syriennes, en frappant des cibles avec des missiles tirés par bateau, en déployant des éléments de forces spéciales et en fournissant du matériel et une expertise précieuse pour l’armée et le gouvernement syrien. Son poids diplomatique en fait un allié de poids pour Bachar al-Assad.

Avec l’opération « Bouclier de l’Euphrate » lancée le 24 août 2016, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan cherche à sécuriser ses frontières en s’attaquant simultanément à l’organisation « Etat Islamique » et aux kurdes de Syrie. Elle est ouvertement hostile au gouvernement de Bachar al-Assad qu’elle souhaite voir tomber et est allée jusqu’à s’allier avec des rebelles syriens lors de cette opération. La Turquie est accusée par la Russie et la Syrie d’avoir jusqu’en début 2016, laissé des combattants islamistes de tout bord franchir sa frontière dans les deux sens.

La Résistance Islamique au Liban (Muqawama al-Islamiya fi Lebnon) plus connue sous le nom de Hezbollah intervient officiellement en Syrie depuis le printemps 2013 lorsqu’elle prend part aux combats pour reprendre Al Qusayr, ville de la province de Homs frontalière du Liban. Positionnée depuis 2011 du côté du gouvernement syrien, cette organisation bénéficie du soutien matériel et financier de l’Iran.

(Suite dans la deuxième partie)

 

 

Pierre-Augustin Guillermet

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