De la notion de Droits de l’Homme : le cas Rachid Nekkaz

La loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public, dite loi « burqa », entra en vigueur le 11 avril 2011. Elle la prohibe dans l’espace public, correspondant aux « voies publiques ainsi qu’aux lieux ouverts au public ou affectés à un service public ». Sa transgression entraîne procès-verbal et sommation de paiement d’une amende.

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Rachid Nekkaz est un homme d’affaire néo-algérien ayant renoncé à sa nationalité française. Il s’imposa, héroïquement, de payer l’intégralité des amendes auxquelles les femmes continuant à porter ce vêtement seraient confrontées, se définissant comme un défenseur « universel des droits de l’Homme ».  Il se vante, depuis que l’interdiction a force de loi, d’avoir payé près de 245 000 euros d’amendes pour port de niqab.

Il pose ainsi, par son entreprise sacerdotale, la controverse sur les Droits de l’Homme. Revenons-y.

La déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, adoptée par l’Assemblée Nationale révolutionnaire le 26 août 1789, fondement juridique du préambule de la Constitution de la Vème République, sous l’autorité de laquelle la France demeure, est idéologiquement marquée par la pensée de Jean-Jacques Rousseau, et par son concept de contrat social. Sa réalisation s’opère notamment dans les articles 4 et 6 selon lesquels toute restriction des libertés fondamentales doit être inhérente à la loi puisque celle-ci constitue précisément l’expression de la volonté générale (en outre, les inquiétudes de ceux qui ne croient en la représentation nationale, et se fient davantage à la démocratie directe, furent levées lorsqu’une enquête d’opinion effectuée en 2013 donna défavorables à cette pratique près de 83% des français). Concernant plus particulièrement la religion, l’article 10 de la Déclaration dispose que « nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi » : il constitue la clef de voute de la loi d’interdiction. La défense de l’ordre public, c’est-à-dire de la tranquillité et de la sécurité publique, ainsi que celle du respect des lois, et, par-delà, de l’esprit qu’elles garantissent, correspond à la base juridique et idéologique des Droits de l’Homme. Or, cette loi vise justement au maintien de ces deux entités puisque respect des lois et maintien de la sécurité vont de paire.

Le port du niqab et a fortiori la dissimulation du visage constituent une menace à l’ordre public en ce sens que la base de la sécurité publique, c’est-à-dire la sécurité visant la population d’un Etat à l’intérieur de ses frontières contre les menaces internes, repose sur la capacité des forces du maintien de la paix à identifier une personne. Le contrôle d’identité, effectué par la police administrative, a pour but de prévenir les atteintes à l’ordre public. Or, les libertés publiques (en l’occurrence la sécurité publique) passent et doivent toujours passer avant les libertés individuelles (en l’occurrence la liberté de conscience et de religion) puisque, principe absolument fondamental de l’Etat de droit, que semblent mépriser ce « défenseur des Droits de l’Homme », les secondes dépendent des premières. Nul n’est libre dans un Etat qui ne l’est pas. Pour ainsi les préserver, René Cassin, coauteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, de laquelle monsieur Nekkaz, par vocation, doit se réclamer, disait d’une société démocratique qu’elle pouvait instaurer « des limitations des droits fondamentaux dictées par de justes exigences de l’ordre public et du bien-être ». Quid du « bien-être » ? Sa préservation dans un Etat-Nation, dans lequel les minorités religieuses constituent une source potentielle de danger pour son unité -d’autant plus quand celles-ci détiennent une dimension sociale et un message politico-religieux, particulièrement représentés par la burqa en l’occurrence- apparaît être le minimum qu’une société puisse exiger.

Le port du niqab dans l’espace public constitue, aussi, une atteinte aux mœurs et à l’esprit des lois françaises. L’esprit révolutionnaire, duquel émane la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, se reflète dans les mots du montagnard Saint-Just, lorsqu’il dit : « Dans les peuples vraiment libres, les femmes sont libres et adorées ». La tradition française est faîte d’origines grecques et celtes, dans lesquelles un culte est voué au corps et à la femme, dont la Renaissance constituera la quintessence de l’expression -le plafond de la chapelle Sixtine en faisant foi.

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Dans l’époque contemporaine, observées par un oeil étranger, nos mœurs sidéraient. Rifa’a al-Tahtâwî, l’un des quarante-quatre membres de la première mission scolaire dépêchée en France par le pacha d’Egypte, de 1826 à 1831, s’étonna d’une civilisation -la nôtre- dans laquelle les hommes « se mettent sous le commandement des femmes, (…) même les disgracieuses, dans l’hommage au beau sexe ». « Laissons les jolies femmes aux hommes sans imagination » disait Proust. Stupéfait par le contact, « il pouvait arriver, dans le cas d’une danse, que le cavalier prenne la cavalière par la taille (…). Toucher une femme, quelle qu’elle soit, à la partie supérieur de son corps, n’est pas un geste blâmable chez ces chrétiens ». La valeur de la chair nous est fondamentale : « Nous ne sommes pas seulement corps, ou seulement esprit ; nous sommes corps et esprit tout ensemble » rappelait justement George Sand. Nous méconnaissons la disjonction stricte de l’âme et de la chair, de l’immatériel et du matériel, que la dissimulation intégrale impose.  Claude Habib, auteur de la « Galanterie française », comprend d’ailleurs que le voile islamique dérange davantage en France qu’ailleurs, même en Europe, même en Italie latine, en raison de « notre habitude ancestrale à traiter la femme avec des égards », plus présente encore que par-delà les Alpes, d’où, Montesquieu, en exil à Naples, se plaignit du « sigisbéatisme » qui « laisse peu d’accès à un étranger qui voudrait faire sa cour et s’attacher à quelqu’une de ces femmes ».

La France possède également de fortes traditions assimilationniste, selon laquelle l’Autre doit devenir le Même, et laïque, selon laquelle le religieux doit se cantonner strictement au privé. Aussi, à l’occasion du débat sur le voile à l’école, lorsque le ministre de l’Éducation Nationale de l’époque, Lionel Jospin, plaidait, inquiet, pour le compromis, un conseil d’intellectuels français hétéroclite, composé de Régis Debray, d’Elisabeth Badinter, d’Alain Finkielkraut, d’Elisabeth de Fontenay et de Catherine Kintzler, lui rappelait, dans un manifeste, l’importance de ces traditions : « Vous dîtes, Monsieur le Ministre, qu’il est exclu d’exclure. Bien que touchés par votre gentillesse, nous vous répondons qu’il est possible d’interdire. Le droit à la différence qui vous est si cher n’est une liberté que s’il est assorti du droit d’être différent de sa différence. Dans le cas contraire, c’est un piège, voire un esclavage ». La paix commande la « sortie de l’homme de son état de minorité dont il est lui-même responsable » écrivait magnifiquement Kant, « l’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son propre entendement sans la conduite d’un autre ». Rachid Nekkaz se fait sans doute l’avocat de cet état de tutelle duquel les femmes, reléguées, le verrait comme un bienfaiteur. La réelle infamie étant de les maintenir assujetties à leur « liberté de culte » en s’accompagnant des vertus des Droits de l’Homme.

La colonisation, dont ses théoriciens en dirent qu’elle avait pour but d’éduquer les « races inférieures », fut également justifiée par l’impératif des Droits de l’Homme. Rachid Nekkaz, algérien, doit, certainement, en avoir la même lecture.

Jules Boiteau

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