« Il est assurément plus simple de parler du gaullisme que de le définir » S. Berstein (3/3)

Troisième partie: La justice sociale

Sous la présidence du général de Gaulle, le Gouvernement provisoire de la république française lança une série de grandes réformes sociales : mise en place de la sécurité sociale, des allocations familiales, des fondements de l’Etat Providence, nationalisations d’entreprises telles que Renault etc.

A première vue secondaire dans l’action du général de Gaulle, la justice sociale constitue un des piliers de la pensée gaulliste. Via la participation[1] – ou l’association capital-travail[2] – de Gaulle était à la recherche d’une « troisième voie » entre capitalisme et communisme. La résolution du problème de la lutte des classes fut une de ses priorités :

« Liés aux machines quant à leur travail, au patron quant à leurs salaires (les ouvriers) se sentent moralement réduits et matériellement menacés. Et voilà la lutte des classes ! Elle est partout, aux ateliers, aux champs, aux bureaux, dans la rue, au fond des yeux et dans les âmes. Elle empoisonne les rapports humains, affole les États, brise l’unité des nations, fomente les guerres. Car c’est bien la question sociale, toujours posée, jamais résolue, qui est à l’origine des grandes secousses subies depuis trente-cinq ans. Aujourd’hui, c’est la même question, toujours posée, jamais résolue, qui pousse le monde vers un drame nouveau ».[3]

L’idée de Participation, déjà présente dans la pensée de de Gaulle à l’issue de la Seconde guerre mondiale sous le terme d’« Association » influença la politique socio-économique gaullienne. Les Comités d’entreprises furent créés dans cet esprit par ordonnance dès février 1945, afin que des représentants des salariés puissent être informés des décisions prises par le chef d’entreprise. En 1950, lors d’un discours prononcé sur la pelouse de Bagatelle, de Gaulle développa notamment le concept d’association capital-travail :

« Ce sont des sociétaires, et non des adversaires, qui, selon nous, doivent assurer ensemble la marche des entreprises (…) Travailleurs ! C’est avec vous, d’abord, que je veux bâtir la France nouvelle. Quand encore une fois, ensemble, nous aurons gagné la partie, en dépit des excitations des destructeurs et des intrigues des diviseurs, on apercevra tout à coup une nation joyeuse et rassemblée où, je vous en réponds, vous aurez votre digne place. Alors, on verra sortir, des voiles qui le cachent encore, le visage radieux de la France ! ».[4]

Via l’association du capital et du travail, de Gaulle souhaitait voir « les apporteurs » de capitaux et les pourvoyeurs d’emplois devenir d’un point de vue juridique associés dans chaque entreprise. Ainsi, chacun percevrait une part de la valeur ajoutée proportionnelle à son apport. Par la suite, le terme de « participation » fut utilisé car plus vague d’un point de vue conceptuel et au niveau de son cadre d’application (institution, entreprise…). Cependant, l’esprit fut identique : « l’égalité en dignité » de tous les participants à une action collective, c’est-à-dire, qu’il y ait une répartition équitable des responsabilités et des résultats.

Les évènements de mai 1968, reflètent cependant un malaise social profond au sein de la société française, ainsi que des « lacunes » dans la politique sociale et économique du pays. : dans la crainte d’une révolution, les électeurs se sont ralliés aux conservateurs. Le 24 mai 1968, lorsque le Président annonça un prochain référendum, il insista sur le fait qu’il voulait associer la population (qu’il pensait comme lassée d’être conduite de façon autoritaire) aux décisions qui la concernait, en somme de mettre en pratique la participation. Il faisait référence ici à la réforme des universités, dont le référendum fut repoussé. Quant au référendum sur le Sénat et la régionalisation, ce dernier eut lieu le 27 avril 1969. Il prévoyait de redéfinir les prérogatives du Sénat, ce dernier devenant un organe consultatif et de faire des régions la nouvelle « unité » de l’administration du territoire. De Gaulle, ayant anticipé le résultat, avait préparé son allocution de départ dès le 26 avril et présenta sa démission le 28 avril, les Français ne lui ayant pas renouvelé leur confiance :

« Je cesse d’exercer mes fonctions de Président de la République. Cette décision prend effet aujourd’hui à midi ».[5]

Né de la situation de la France en 1940, le gaullisme est un ensemble d’idées, empreintes d’ambition et de pragmatisme axées autour de trois principes : l’indépendance nationale, l’Etat fort et la justice sociale. Ne paraissant à première vue que comme une reprise des thèmes nationalistes classiques, le gaullisme s’est avéré beaucoup plus « ouvert », fédérateur, se revendiquant hors du système des partis et au-delà du clivage gauche-droite. Dès 1958, le gaullisme n’est plus un ensemble d’idées : il s’intègre et modifie en profondeur la tradition politique française en faisant basculer le centre de gravité du pouvoir du Parlement à l’exécutif, incarné par un « chef », véritable « clef de voûte » des institutions. Le régime de la Vème République est un des héritages de l’action du général de Gaulle et garantit (jusqu’à présent) la pérennité de nos institutions. Suite à la victoire du « non » au référendum de 1969, de Gaulle mit un terme à sa carrière politique et se retira à Colombey-les-Deux-Eglises, où il mourut le 9 novembre 1970. L’héritage de son action est considérable. Georges Pompidou, le successeur de de Gaulle prit pour slogan « le changement dans la continuité », assumant ainsi pleinement le legs de son prestigieux prédécesseur. Appropriée par la majorité des courants politiques, toute tendance confondue, un politicien peut-il à juste titre, aujourd’hui se revendiquer « gaulliste » ? Réintégration du commandement de l’OTAN, sanctions contre la Russie… quid de l’indépendance française en matière de diplomatie ? Que dire de l’état de la justice sociale telle qu’envisagée par le général, aujourd’hui en France ? Vidée de son sens, la doctrine gaulliste ne serait-elle pas réduite par la classe politique française à un argument fédérateur ?

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[1] L’économiste Marcel Loichot établit les bases d’une théorie de la « Participation » dans son ouvrage Pancaptalisme. D’après cette théorie, chacun devait devenir actionnaire de toute activité économique, de façon proportionnelle à son apport dans la réalisation du projet.

[2] Issue Réformisme chrétien-social.

[3] Général Charles de Gaulle. Discours de Bagatelle, le 1er mai 1950.

[4] Général Charles de Gaulle. Discours de Bagatelle, le 1er mai 1950.

[5] Général Charles de Gaulle. Communiqué du 28 avril 1969

BIBLIOGRAPHIE:

  •  LACOUTURE, Jean. De Gaulle. Le rebelle : 1940-1944. Paris, Seuil, 1986.
  •  LACOUTURE, Jean. De Gaulle. Le politique : 1944-1959. Paris, Seuil, 1986.
  •  LACOUTURE, Jean. De Gaulle. Le souverain : 1959-1970. Paris, Seuil, 1986.
  •  BERSTEIN, Serge. Histoire du gaullisme. Paris, Perrin, 2001.
  • De GAULLE, Charles. Mémoires de guerre. Tomes 1, 2 et 3. Paris, Plon, 1959.
  • De GAULLE, Charles. Lettres, Notes et Carnets. Tomes 1 à 13. Paris, Plon, 1980-1997.
  • De GAULLE, Charles. Discours et Messages. Volumes 1 à 5. Paris, Plon, 1970.
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