Temps et politique : le règne irrésistible de l’instant ?

Jamais le sentiment d’être soumis mais surtout débordé par le temps n’a été aussi fort. Le XXIème siècle consacre le triomphe de l’urgence, que Gilles Finchelstein décrit comme la somme du « culte de la vitesse » et du « règne de l’instant ». La quantité et la fréquence explosent. L’annonce chasse l’information mais cède à la nouvelle. Puis, la nouvelle fane et le cycle reprend. Toujours plus vite. La submersion se propage sans que personne ne la saisisse ni ne la contrôle. L’Homme lutte et se noie. Mais à quoi bon ? À quoi bon régler un problème nouveau déjà passé ? Et, en sommes-nous capables ? Le temps de l’Homme n’est pas celui des choses. Elles l’assujettissent, fatalement.

Pour autant, « le désespoir est toujours une soumission » écrivait Romain Gary.

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« De l’insignifiance du politique à long terme » – Contrepoints.org

Gilles Finchelstein, dans ces ouvrages « Le monde d’après » et « La dictature de l’urgence », considère la source du mal comme étant bicéphale, résultant de la corrélation de deux phénomènes.

Le premier est, comme abordé précédemment, la puissance du réseau. La croissance exponentielle de l’internet influe sur « la vitesse du récit ». L’information de la nano-seconde envahit l’espace et contraint l’action publique. Son temps y est compressé.

Le second est, repris de l’analyse de Joseph Stiglitz, le « triomphe de la cupidité », dans lequel « le dérèglement de l’échelle des valeurs implique le dérèglement des horloges ». Ce second point restreint néanmoins l’idée globale, fondamentale, de disparition d’« Homme d’Etat », dans la définition aristotélicienne du terme, et de son apanage : la vision. La déstabilisation libyenne, désastre humanitaire et une des causes du phénomène migratoire intense, sous le mandat Sarkozy, ainsi que l’opposition acharnée au gouvernement Assad, sous le mandat Hollande, alors que le dialogue nouveau entre Damas, Moscou, les puissances turcophones du Caucase et la normalisation avec l’Iran créent un bloc d’intérêts qui semble ouvrir sur la perspective d’une résolution du conflit syrien, ne tendent pas vers cet idéal.

L’Histoire consacre aux ministres, illustres, des règnes de Louis XIII et de Louis XIV, Richelieu, Mazarin et Colbert, ce titre d’Hommes d’Etat. Jean-Baptiste Colbert, fort d’une « vision », prévoyait, dès le XVIIème siècle, l’organisation de la marine de guerre sur cent cinquante ans, c’est-à-dire trois à cinq vies d’hommes, à cette époque. Politique du temps long. Plus récemment, durant les jeunes années de la Vème République, se distinguait une « idée de la France » : « Un alerte et réactif Président de la République [actuel] estime avoir rempli sa mission de politique étrangère quand il a passé quatre heures au sommet francophone de Kinshasa, trois au Liban et deux en Haïti. À l’automne 1964, le vieux Président De Gaulle consacra près de quatre semaines d’affilée à séjourner en Amérique Latine, pays par pays. Il inquiéta fort le State Department et marqua sur place tous les esprits. Un successeur s’absente deux jours : personne, dans le pays visité, n’a rien vu passer et, à domicile, « la France n’est plus gouvernée», écrivait Régis Debray dans « Le bel âge ».

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Jean-Baptiste Colbert – Wikipedia.org

 

Par nature, l’action d’Etat est plus lente que l’évolution de la société et cet écart croît proportionnellement au développement technologique. N’est-ce donc pas justement parce que la compression du temps est irrésistible qu’elle implique, d’autant plus, par contrepied, de se munir d’une vision politique sur le long terme ? La résolution, l’adaptation a posteriori nous échappant naturellement, ne faut-il pas reconsidérer le paradigme et se donner les moyens de devancer ? Émile de Girardin soulignait que « Gouverner c’est prévoir ». Régis Debray notait quant à lui qu’« il n’est de patrie qu’au passé et au futur, le présent faisant office de purgatoire », ce sur quoi, Maurice Vaïsse, dans « La politique étrangère du général de Gaulle », précisait que : « Chaque problème qui nous apparaît lié à l’actualité se situe pour lui dans la longue durée, (…) il faut y voir la conviction que le passé influence profondément le présent et l’avenir ».

Il semble ainsi que la mémoire, l’endurance et la projection soient mères de toutes les vertus, comme le dépeignent les expériences colbertiste et gaullienne. Cela implique une vision et des Hommes, détachés des prétentions et satisfactions instantanées, précaires, et habités d’un dessein. Mitterand voulait « donner du temps au temps ». Regrettable serait de confondre l’inéluctabilité de la vitesse avec une incapacité à s’y ajuster voire, à la gouverner. Régis Debray regrettait que « Dans ce maelström quotidien, survivre, c’est aller au plus court ». « Survivre ». Changeons donc d’ambition.

Jules Boiteau
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