Le centenaire très politique du président Hollande (1/3)

Depuis 2014 et le début des commémorations du centenaire de la Première Guerre Mondiale, le côté éminemment politique donné aux différents grands événements organisés avec le concours du chef de l’État ou des membres du gouvernement ne s’est guère fait discret. Avec l’année 2016 et les très attendus centenaires des batailles de Verdun et de la Somme, le président de la République a passé un cap supplémentaire, entre polémique et utilisation de la mémoire à des fins de stratégie diplomatique. Des événements et une politique mémorielle à analyser, lourde de conséquences dans la campagne présidentielle de 2017.

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L’ossuaire de Douaumont en 2016. Crédit photo : verdun2016.centenaire.org

Deux premières années délicates

Le centenaire de la Grande guerre, commencé depuis deux ans, a déjà fait couler beaucoup d’encre mais peu d’analystes ou d’historiens se sont penchés sur le caractère politique de ces évènements. Des dates bien choisies se sont succédées sur l’agenda du président de la République et du premier ministre. Le 2 août 2014, la cérémonie franco-allemande au Hartmannswillerkopf présidée par François Hollande et Joachim Gauck a ouvert le cycle de commémorations. Début septembre, premier problème d’agenda, c’est Manuel Valls, en remplacement de François Hollande, qui est envoyé à la dernière minute prononcer aux cérémonies du centenaire de la bataille de la Marne un discours lui aussi préparé hâtivement. Joseph Zimet, président de la commission du centenaire, avouera même, dans une conférence-débat à l’Institut Historique Allemand réunissant plusieurs historiens de la Grande Guerre en décembre 2014, que le discours a été écrit quelques heures avant la cérémonie, pendant le transport vers les lieux de ces combats emblématiques. Le 11 novembre 2014, l’inauguration par François Hollande de l’anneau de la mémoire de Notre-Dame-de-Lorette, à laquelle les acteurs locaux du souvenir n’étaient pas conviés avait créé de nombreuses tensions en Artois. L’inauguration un an plus tard dans le village proche de La Targette du monument des Fraternisations a marqué pour le président de la République la ratification du combat mémoriel de responsables de la Gauche sur cette thématique mémorielle. On regrette cependant, en 2014, l’absence totale des représentants de l’Etat aux commémorations de la journée du 22 août 1914 et de la bataille des Frontières, la plus meurtrière pour l’armée française.

Jean-Marc Todeschini, Secrétaire d’Etat chargé des Anciens Combattants et de la Mémoire, nommé en novembre 2014 en remplacement de Kader Arif, mis en examen pour trafic d’influence dans des contrats publics, est devenu le remplaçant incontournable des cérémonies de mémoire. Envoyé partout où le président de la République et le premier ministre ne peuvent se déplacer, il cumule depuis le début de son mandat un nombre impressionnant de dates commémoratives à son agenda. C’est lui qui a ouvert le cycle de commémorations de la bataille de Verdun, le 21 février 2016 au Bois des Caures. Si cette date aurait pu être choisie pour la rencontre franco-allemande, c’est la fin du mois de mai qui lui a été préféré, devant être la pierre angulaire du souvenir de la bataille.

Verdun la malheureuse

29 mai 2016, ossuaire de Douaumont, sur le champ de bataille de Verdun. La cérémonie franco-allemande marquant le centenaire de ce cataclysme humain, de cet enfer de Verdun dans lequel une partie de la jeunesse européenne a trouvé la mort, sème le désarroi. Au terme de plusieurs semaines de polémiques, de loupés et d’erreurs de communication, la cérémonie tant attendue dans le monde entier comme marquant le point culminant d’un siècle de rapports franco-allemands provoque un tollé monumental.

Tout commence quelques semaines plus tôt, lors de ce qui est probablement la plus grosse erreur de Joseph Zimet, depuis le début de celui-ci. La programmation de la tournée du chanteur de rap Black M fait qu’il doit réaliser un concert le 28 mai à Verdun. Qu’à cela ne tienne, on propose de le faire chanter lors de la cérémonie à Douaumont en lui octroyant une subvention d’Etat. C’est le début d’une affaire rebondissante, à coup de communiqués contradictoires, d’affrontement politiques dans les médias, et un déferlement d’opinions divers et variés sur les réseaux sociaux. Le réveil des consciences attendus pour le centenaire était fait, mais de quelle manière ? Nous ne reviendrons que très peu sur cette affaire largement médiatisée. Il convient cependant de rappeler que c’est bien par la volonté gouvernementale et celle du responsable de la commission du centenaire que cette initiative a été proposée, et non par le maire de Verdun, qui a subi de plein fouet les retombées de l’affaire. Si les récupérations politiques du gouvernement sont à souligner dans cet article, nous ne saurons exclure de dire que l’ensemble du paysage politique français s’est délecté de cette affaire pour donner chacun son bon mot et son opinion, poursuite logique de la politique mémorielle entamée sous le mandat de Nicolas Sarkozy.

 

La méthode n’est pas nouvelle et l’usage des mots jamais sans arrière-pensée : la décision de l’ancien président de la République d’élever à la dignité de Grand-Croix de la Légion d’Honneur le commandant Hélie Denoix de Saint Marc, commandant du 1er Régiment Etranger de Parachutistes lors du Putsch des généraux de 1961, juste avant les élections présidentielles de 2012, visait non pas à récompenser ce grand personnage mais bien de s’attirer les sympathies des nostalgiques de l’Algérie française et du monde combattant. Florian Philippot, au Front national lançait dans le même temps une opération similaire lors d’un dépôt de gerbe sur la tombe du général de Gaulle à Colombey-les-deux-Eglises. Alors que l’extrême-droite souhaitait tirer parti de l’héritage gaulliste, la droite n’hésitait pas à rabattre vers les pro-Algérie française, une situation pour le moins paradoxale ! Rien de nouveau avec ce centenaire mais la réutilisation de méthodes traditionnelles ayant déjà fait leur preuve.

L’évènement le plus marquant de ce centenaire de Verdun est fixé par l’agenda de l’Elysée, en accord avec leurs homologues allemands, au 29 mai 2016. Une date neutre puisqu’elle n’a aucun lien avec l’une des phases importantes de la bataille. Dans les semaines précédant cette date, les invités à la cérémonie de l’ossuaire de Douaumont sont triés suivant des critères stricts. Sous couvert de l’état d’urgence, la cérémonie est fermée à l’ensemble des anciens combattants et ceux qui désirent s’y rendre seront soumis à un questionnaire où il leur est demandé s’ils soutiennent l’action du président de la République. L’on veut éviter au maximum les heurts avec d’éventuels opposants et l’armée est entièrement dégagée de l’organisation de l’évènement, tout comme les anciens combattants. La cérémonie du 29 mai est donc une cérémonie civile. L’accès à la nécropole est fermé une semaine avant par les forces de l’ordre et des sociétés de gardiennage et la gendarmerie à cheval patrouille sans relâche sur tout le champ de bataille. L’accès est entièrement contrôlé et fermé aux familles des soldats tués le 22 mai 1916, première tentative de reconquête du fort de Douaumont par les troupes de Mangin. La tribune présidentielle est construite, ouvrant sur de nouvelles polémiques, puisqu’elle cache une partie de l’ossuaire et doit être bâtie au-dessus de la tombe du général Anselin, au pied de l’escalier d’honneur.

La participation du cinéaste allemand Volker Schlöndorff, réalisateur reconnu du 7ème Art européen, décidée par François Hollande, visait à donner un nouveau geste fort à la réconciliation franco-allemande, pouvant s’inscrire à la suite symbolique de François Mitterrand et d’Helmut Köhl au même endroit, en septembre 1984. Une chorégraphie démesurée avec la participation de 3400 jeunes français et allemands devant converger vers le centre de la nécropole nationale de Douaumont, au son des tambours du Bronx, un groupe de percussionnistes français. Le symbole : cette jeunesse franco-allemande sacrifiée dans l’enfer de Verdun.

Si le spectacle est le moment fort de la cérémonie, il entraîne immédiatement une violente réaction et un véritable séisme mémoriel. Choc brutal dans l’opinion française, ces milliers de jeunes français et allemands, en tenue de sport aux couleurs vives, courant au milieu des tombes, avant de se livrer à un simulacre de combat en hurlant et d’être fauchés par une allégorie de la mort, remettent en cause toute une vision de la mémoire de la Grande Guerre, et même de la manière de célébrer le souvenir des morts. S’il provoque la délectation de la sphère artistique, ce sont les gestes qui vont heurter en France et à l’étranger.

La nécropole nationale et l’ossuaire de Douaumont, voulus après la Grande Guerre comme le lieu de repos des soldats français tombés à Verdun, et devenu, après la seconde guerre mondiale, le vecteur fort de la réconciliation franco-allemande et le moment incontournable de chaque chef de l’Etat souhaitant renouveler et marquer son attachement avec le partenaire politique et économique d’Outre-Rhin. Le choix du couple Hollande-Merkel de ce spectacle à ciel ouvert heurte l’opinion publique et les codes des cérémonies traditionnelles. En jeu, le piétinement des tombes par ces jeunes et le choix d’une chorégraphie jugée irrespectueuse et indécente par l’ensemble de l’opposition. Sur les réseaux sociaux, responsables politiques et citoyens se déchainent contre ce qu’ils jugent comme un véritable sacrilège. La photographie de la plaque apposée dans les années trente à l’entrée de la nécropole demandant le silence et le respect des tombes est largement relayée.

La polémique autour du spectacle orchestré de Volker Schlöndorff marque d’une note amère les commémorations du centenaire de la bataille. Suite à cette déconvenue, l’Elysée juge que le sujet Verdun est clos. Aucun autre évènement ne sera organisé avec la participation des représentants de l’Etat, en particulier pour la reprise des forts de Vaux et Douaumont à la fin du mois d’octobre, qui voit les français reprendre l’avantage sur les troupes allemandes.

Un centenaire politique, certes, mais une occasion manquée, assurément. L’occasion d’un rassemblement collectif autour de la mémoire, d’unité des français derrière leurs morts, d’Union Sacrée de la classe politique qui permet de se pencher sur deux autres questions autour de la mémoire de la Grande Guerre, la participation des autorités françaises aux commémorations de la bataille de la Somme, en juillet 2016, et la place de la mémoire dans la campagne présidentielle de 2017.

Antoine Carenjot

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