Le Hajj (2/2) : la bousculade crée des tensions internationales

Le 24 septembre 2015, un nombre considérable de pèlerins trouvèrent la mort à Mina au cours du pèlerinage à la Mecque. Les raisons de ce drame sont encore obscures et l’Arabie communique peu autour. Mouvements de foules, simple bousculade ou tension intercommunautaire ? Nul ne le sait. Et pourtant cet événement est loin d’être oublié dans le monde musulman. Nous tenterons donc ici de comprendre les tenants et aboutissants internationaux d’une telle bousculade.

Déclarations officielles et guerres des chiffres

Le jour même du drame, Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations-Unis, s’est montré “attristé d’apprendre que plus de 700 pèlerins du Hajj [aient] trouvé la mort”. Le gouvernement saoudien semble tenter de mettre sous le boisseau l’événement et ses vrais chiffres, tant et si bien que le site internet du ministère du Hajj ne mentionne même pas l’événement. Néanmoins, il y a fort à parier que Riyad remette en cause sa façon d’accueillir les pèlerins, car le gouvernement ne cesse de se justifier en mettant en avant ses efforts pour moderniser les infrastructures du Hajj. Les jours qui suivirent, le gouvernement promit de faire une enquête transparente sur le drame dont nous n’avons encore aucune nouvelle. Les seuls chiffres officiels délivrés par l’Arabie saoudite sont les suivants : de 769 morts et 934 blessés. Ils n’ont pas été renouvelés par le gouvernement depuis le lendemain du drame. En revanche, les informations collectées auprès de plus de 34 États infirment et réhaussent ces chiffres, déclarant que 2.097 musulmans seraient décédés. Des organes de presse iraniens affichent le chiffre de 4.700 morts voire 7.000. Cette liste par nationalité bien que non-officielle mérite d’être consultée pour avoir au moins une idée des nations les plus touchées.

Sentiments sur la toile

Les réactions furent vives sur la toile. Nombreux sont ceux qui dénoncent l’incompétence du gouvernement saoudien qui se contenterait de profiter des retombées économiques du pèlerinage. Mais toutes les théories sont possibles. Quelques uns accusent l’Iran d’avoir volontairement tué les pèlerins. Des dirigeants et imams saoudiens mettent la faute sur le dos de l’indiscipline des africains, et des blogs expliquent que la foule se serait amassée à cause d’un barrage de police protégeant le passage d’un prince saoudien. Pour finir, des complotistes accusent l’Arabie saoudite et Israël d’avoir délibérément orchestré la bousculade. Le silence du royaume saoudien permet en réalité toutes les interprétations puisque l’on ne sait même pas si des saoudiens sont morts. Sur Facebook des membres de différents pays africains se partagent photos et listes afin d’identifier les corps et les survivants.

Des pays africains endeuillés et lésés

Après l’Iran, le Mali est le pays le plus touché avec près de 300 morts puis le Nigeria et l’Égypte avec 200 morts chacun. Certains pays, pourtant moins touchés par les événements, ont mis en place des cellules de crise (comme le Sénégal) ou un numéro vert pour informer les citoyens (comme en France). De nombreuses familles africaines témoignent. Certaines ont perdu des membres de leur famille sans parvenir à obtenir aucune nouvelle, d’autres remercient Dieu d’avoir été seulement piétinés. Malgré la présence de ces témoins sur place, ils ne peuvent pas nous expliquer les causes du drame. Les familles des victimes se sont rapprochées pour former un front unis face au mutisme des gouvernements en panne d’informations. Les procédures d’identification furent très longues et les États impuissants. Plus longues encore et probablement vaines furent les démarches visant à recevoir une indemnisation de la part de Riyad. Le Niger s’est déjà engagé à indemniser les familles des 101 morts et disparus lors du Hajj, face à l’absence de mouvement du côté saoudien.

La colère de l’Iran

Les citoyens de la République Islamique d’Iran sont de loin ceux qui périrent en plus grand nombre. PressTV (un organe anglophone de la presse iranienne) déclarait, deux mois après les faits, que 465 iraniens y perdirent la vie. On sait déjà combien les relations sont tendues entre l’illégitime pétromonarchie sunnite et le régime issu de la révolution islamique. Les deux États  se disputent l’influence régionale. Déjà, lors du drame du 31 juillet 1987 où des pèlerins iraniens décédèrent, l’Iran proposa que le roi Al-Saoud soit démis de son titre de gardien des lieux saints de l’Islam. Aujourd’hui, sur fond de guerre au Yémen, l’État iranien souhaiterait que la face néfaste et cachée de l’Arabie saoudite éclate au grand jour. Les déclarations du président et du guide suprême commencèrent par accuser l’incompétence saoudienne notamment auprès des Nations-Unies. Les Iraniens demandèrent aussi auprès de Riyad le droit de participer à l’enquête sur la tragédie. Lorsque les corps des iraniens revinrent sur le sol de la RII, le président Rouhani tint un discours éloquent qui en dit long sur l’inimitié cultivée entre les deux pays : “Nous n’oublions pas le sang de nos bien-aimés compatriotes […] Nous avons été suffisamment longtemps polis et fraternels, à partir de maintenant nous utiliserons un langage autoritaire si cela nous paraît nécessaire”. L’ambassadeur iranien auprès du Liban mourut lors du pèlerinage. L’opinion publique iranienne en fit une figure nationale du martyre. N’oublions pas qu’une part de l’identité chiite se fonde sur la persécution par les sunnites qui est représentée dans les rites d’Ashura. Le guide suprême se scandalise du silence occidentale sur le drame, dénonçant ainsi des droits de l’homme à deux vitesses.

DR – Des iraniens portent le cercueil de Ghazanfar Roknabadi, ambassadeur de l’Iran auprès du Liban, à Téhéran le 27 novembre 2015.

Hypothèse

Pour finir, il faudrait avancer une hypothétique cause du drame. Il semble que certaines foules ne se mélangent pas. Les iraniens et autres chiites restent sans doute entre eux pour vivre le pèlerinage selon d’autres horaires de déplacements que les sunnites (qui eux-mêmes se divisent sans doute par continent et nationalité). La rencontre de deux cortèges denses partageants des différends idéologiques, put aisément déboucher sur un heurt qui dégénéra. Telle est la cause la plus probable pour expliquer les impressionnants chiffres d’une simple “bousculade”.

LOBIT Marc

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