Le Hajj (1/2) : les périls d’une obligation religieuse

Le 24 septembre dernier, l’ensemble des pays musulmans furent endeuillés par une “bousculade” qui fit plusieurs centaines voire milliers de morts lors du pèlerinage à la Mecque (en arabe : le Hajj). Cet événement est éminemment complexe, les causes sont encore mal identifiées et l’on peine à trouver de communiqués récents et crédibles de la part de l’État saoudien sur le sujet. En vue de mieux comprendre cet événement, nous commencerons par étudier le Hajj en tant que tel, sa centralité dans l’Islam et les risques qu’il comporte.

Aux origines du Hajj

Le pèlerinage à la Mecque est une tradition pré-islamique. La Mecque jouissait dans l’antiquité d’une position centrale pour les nombreuses caravanes du Moyen-Orient. Ce pèlerinage bédouin réunissait différentes tribus arabes dans le cadre d’une trêve autour des idoles mecquoises. Malgré son origine apparemment païenne, l’Islam a, par inculturation, réinventé l’origine du lieu saint de la Mecque en reliant ce dernier à l’histoire d’Abraham conformément à une interprétation commune des versets 124-128 de la sourate 2.

Mahomet pratiqua l’un de ses pèlerinages et en profita même pour investir la ville avec ses compagnons en armes. Il débarrassa la Ka’aba de ses idoles et ne conserva que la pierre noire. Suite à ses succès militaires et sa réussite sociale à la tête des tribus arabes, il fit du pèlerinage un événement central et fit son discours d’adieu aux musulmans sur le mont à Arafat en face de la Mecque. Connu pour être l’un des cinq piliers de l’Islam, le Coran fait du Hajj une obligation du croyant dans la sourate éponyme – la 22 – aux versets 26-30.

Affluence

Le pèlerinage se déroule chaque année à la même date (du 8 au 12 du dernier mois du calendrier musulman – Dhu Al-Hijjah qui signifie le mois du Pèlerinage). Les différents rites suivent un ordonnancement précis dans le temps et l’espace. Le tout se déroule dans un large périmètre comprenant La Mecque, Médine et Djedda. Ce territoire est strictement interdit aux non-musulmans (cf. Coran IX, 28). Cette interdiction peut paraître cocasse puisque l’ensemble de la population saoudienne est sensée être musulmane. Rappelons que les symboles des autres religions, telles que les croix, sont interdits sur le sol saoudien (cf. documentaire sur les étonnantes conséquences de l’interdiction de la croix suisse).

Chaque année les centaines de milliers de pèlerins arrivent aux mêmes dates sur le territoire qui leur est réservé via l’interface multimodale de Djedda. En 2012, ils étaient 3 millions de pèlerins. Depuis, le nombre est redescendu à 2 millions. Cette masse immense représente un enjeu de taille pour l’État saoudien qui, comme de nombreux États musulmans, possède un ministère du Hajj mais qui lui n’a pas la responsabilité de ses seuls ressortissants. La dynastie saoudite y joue sa légitimité car celle-ci ne repose pas sur une ascendance jusqu’aux califes mais sur deux faits : l’argent du pétrole et l’auto-proclamation des rois Al-Saoud au titre de “défenseur des deux saintes mosquées” (la Mecque et Médine).

Risques sécuritaires

Outre le risques de violences et de bousculades dont nous reparlerons ci-après, cette forte concentration d’individus d’âge souvent élevé, vivant les mêmes rites éreintant et habillés de peu (l’habit blanc pour représenter l’état de pureté nécessaire au pèlerinage) nous laisse déjà subodorer que ces personnes affaiblis sont des victimes faciles. La cohabitation durant une semaine de populations du monde entier pose problème. La plupart étant issus de pays pauvres au système sanitaire peu développé (Afrique subsaharienne, Asie du Sud…), les contagions ne sont pas rares. Suite à l’épidémie saoudienne de méningite procédant du Hajj de 1987, le gouvernement saoudien mit en place une obligation de procéder à certains vaccins (fièvre jaune, polio…) avant d’obtenir un visa. Il semble que l’État saoudien mette sans cesse à jour ses infrastructures en vue de mieux accueillir les pèlerins. Cela n’empêche pas un incendie décimant 343 pèlerins en 1997, puis l’effondrement d’un hôtel mecquois tuant plus de 76 personnes en 2006 et la chute d’une grue faisant 118 morts en 2015 dans la grande Mosquée. Le risque majeur vient toutefois de la densité de la foule, des bousculades, des violences et du piétinement des pèlerins par les pèlerins. Le gouvernement a donc réduit le nombre de visas qu’il délivre selon un système de quotas. Elle permet l’obtention de 1.000 visas pour le Hajj à chaque million d’habitant dans le pays concerné.

media

DR – Des secouristes saoudiens le 24 septembre 2015 à Mina.

Trois grands drames représentatifs

Relevons donc trois événements douloureux de l’histoire contemporaine du Hajj dont les causes principales pourraient être celles du drame du 24 septembre.

– Il existe un rite violent se déroulant durant les derniers jours du Hajj. Il consiste à lapider, à l’aide de 49 pierres ramassées à Muzdalifah, trois colonnes symbolisant trois tentations du Shaytan. Malgré la récente transformation de ces colonnes en murs pour des raisons de sécurité de nombreux pèlerins trouvent la mort au cours de ce rite à Mina. Le 12 janvier 2006, au moins 346 fidèles en moururent.

– La densité des foules durant le Hajj est un facteur explicatif de ces hautes mortalités. Il faut savoir que ces foules peuvent atteindre jusqu’à 9 personnes au mètre carré, alors qu’une foule n’est plus fluide et donc dangereuse à partir de 7 personnes au mètre carré. Le choix des individualités ne joue dans ce genre de foule quasiment plus aucun rôle. La rencontre de deux flux bidirectionnelles même non-violents, ou encore le franchissement d’un obstacle quelconque peuvent ici se révéler mortels. 1426 pèlerins pour la plupart malaysiens, indonésiens et pakistanais moururent suite à des mouvements de panique dans un tunnel près de Mina le 2 juillet 1990. Certains avancent aussi une panne du système de ventilation du tunnel.

– Les oppositions politiques et confessionnelles parmi les musulmans peuvent aussi conduire à de nombreux décès. Depuis 1981, les pèlerins iraniens faisaient une manifestation annuelle contre l’impérialisme américain et le sionisme à l’occasion du Hajj, profitant ainsi de la visibilité qu’offre le pèlerinage. Mais le 31 juillet 1987, la manifestation fut stoppée par la police saoudienne et il y eut des heurts. 402 personnes moururent dont 85 policiers saoudiens et le reste de pèlerins. Depuis lors les manifestations politiques sont interdites durant le pèlerinage.

Ces diverses violences du pèlerinage provoquent incompréhension, ressentiment et haine entre les pays musulmans. La dernière en date, toujours entourée de mystère, témoigne de l’écho international.

(suite le l’article sur : la tragédie de Mina le 24 septembre 2015)

LOBIT Marc

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