Zones de contact au Kurdistan turc à la veille des élections législatives

-Photographie libre de droit - Source : http://voyage.gentside.com/

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A la veille des élections législatives turques, qui doivent se tenir le 1er novembre, des affrontements quotidiens continuent entre les forces de police et l’armée turque et les militants du Parti des Travailleurs Kurdes, le PKK. Trois semaines après l’attentat d’Ankara, le plus meurtrier de l’histoire du pays avec 102 morts et près de 500 blessés, ayant touché une manifestation kurde, la situation est on ne peut plus tendue, tandis que le président Erdogan cherche à maintenir sa majorité.

Le 11 octobre dernier, une manifestation du Parti démocratique des peuples, le HDP kurde, se tient devant la gare d’Ankara afin de protester contre les opérations de police lancées sur les forces du PKK, ayant causé la mort d’un grand nombre des leurs. Soudain, c’est le chaos, deux kamikazes font exploser leurs ceintures de bombes au milieu de la foule. Un double attentat à la bombe qui restera marqué d’une tache de sang dans l’histoire de la Turquie. Trois semaines après l’évènement, la justice turque a rendue hier son verdict en désignant officiellement l’Etat Islamique comme auteur de l’attentat, tout en menant une série d’interpellations des agents de l’EI présents sur le sol turc, à Konya et Diyarbakir. Ces arrestations sont couplées avec le lancement d’un site internet recensant les « ennemis de l’Etat », http://www.terorarananlar.pol.tr/, dans lequel on remarquera que seuls deux membres de DAECH sont recherchés parmi les plus dangereux, au milieu de dizaines de leaders de l’opposition kurde. Le président turc a déclaré hier que le pays lancerait dans les jours à venir des opérations militaires et des frappes aériennes sur les kurdes de Syrie qui prônent leur autonomie aux frontières du pays. En réalité, ces opérations ont déjà commencées depuis plusieurs semaines, avec des bombardements sur les rebelles du PKK en Syrie et dans le nord de l’Irak.

Ainsi, nombreux sont ceux qui accusent Erdogan de connivence entre les services de renseignements turcs et DAECH. Le même président qui avait été salué, par François Hollande et la plupart des chefs d’Etats européens, fin juillet, pour son « action énergique » contre l’EI. Frédéric Encel, géopolitologue spécialiste du Moyen-Orient, faisait remarquer au micro de RTL, le 11 octobre dernier, que tous les bombardements turcs ne visent pas les islamistes mais bien les kurdes, et tous les attentats islamistes touchent toujours des cibles kurdes et non l’Etat turc. Malgré l’importance du désordre sécuritaire des dernières semaines, les élections législatives sont maintenues. Dans de nombreuses villes, les forces kurdes sont aux prises avec les terroristes et les forces de sécurité d’Erdogan.

Diyarbakir, centre de tensions

Diyarbakir, ville à majorité kurde d’Anatolie de 1.5 million d’habitants, est l’un des pôles où se déroule les plus violents combats et oppositions entre membres de l’Etat islamique, partisans du PKK et policiers turques. Lundi 26 octobre, les forces spéciales de la police turque déplorent deux morts au cours d’une fusillade nourrie dans le cadre de l’interpellation de djihadistes dans un district de la ville. Neuf d’entre eux seront tués lors de l’accrochage.

Dans cette ville comme dans tout le Sud-Est du pays, depuis juillet, le quotidien des habitants est ponctué de coups de feu, d’arrestations et d’assassinats. Les tensions entre PKK et représentants de l’autorité turque tourne progressivement à une véritable guérilla. Cette tension ne fait qu’augmenter à mesure de l’approche du scrutin, le nombre de manifestations augmentant, avec son lot de répression policière et de leurs véhicules blindés. Deux maires-adjoints de quartiers de la ville, jugés trop proche des rebelles kurdes, avaient été arrêtés en juillet par la police pour « atteinte à l’unité nationale ». L’envoyée spéciale du Monde dans la ville, Marie Jégo, titrait le 28 octobre : A Diyarbakir, « la mort est devenue banale ». Elle y souligne les accrochages meurtriers de la mi-octobre entre les « forces spéciales turques et les jeunes du Mouvement de la jeunesse patriotique révolutionnaire (YDG-H), la guérilla urbaine du PKK. Trois personnes ont trouvé la mort, parmi lesquelles Helin Hasret Sen, une adolescente de 12 ans, tuée par balles alors qu’elle sortait de chez elle. ». Dans cette ville historique, la mosquée du XVIème siècle a été violemment touchée tandis que les arméniens ont dus fermer leur portail, encore hantés par les débats houleux de la commémoration, en avril, du centenaire du génocide arménien.

C’est cette ville qu’a choisi le premier ministre turc et président de l’AKP, Ahmet Davutoğlu, pour son dernier meeting avant le scrutin, hier. Dans cette zone dite sécurisée, le premier ministre a réuni une assemblée des membres locaux de son parti dans un discours se voulant apaiser les tensions avec la communauté kurde tout en mettant DAESH et le PKK, avant un lâcher de colombes se voulant gage de paix. Il a commis cependant un imper de taille qui n’est pas passé inaperçu auprès des habitants de la région : un groupe de chanteurs en tenues folkloriques kurdes ont chantés… en turc. Difficile de juger de l’impact pour le moment de cette intervention dans une des zones de tensions les plus fortes de ces dernières semaines. Cependant, les pronostics donnent gagnant dans la région le Parti démocratique des peuples (HDP), parti pro-kurde. Pour le reste du pays, le journal Les Echos relayait, hier, un sondage prédisant «  47,2% d’intentions de vote au parti au pouvoir (AKP) aux élections législatives de dimanche. Assez pour lui permettre de retrouver une majorité absolue au Parlement. »

Sur le front contre DAESH, en marge de la conférence de Vienne

Tandis que les bombardements de l’EI continuent depuis plusieurs mois sur Alep, où une poche kurde est au contact à la fois avec DAESH et les troupes régulières syriennes, de nombreuses parcelles  de la frontière turco-syrienne font l’objet de violent combat. Les unités de protection du peuple kurde (YPG), malgré leur harcèlement permanent par les avions turcs, continuent leur avancée depuis le mois de juin vers la ville de Rakka, la capitale syrienne de l’Etat Islamique, qui serait en passe d’être libérée. En représailles à l’article de deux journalistes turcs ayant annoncés la libération prochaine, ceux-ci ont été capturés par les islamistes dans la ville turque d’Urfa, qui accueille plusieurs milliers de réfugiés syriens et décapités, ce vendredi 30 octobre.

Un assassinat qui intervient en plein milieu du territoire turc alors que commencent ce week-end une conférence de paix en Syrie à Vienne, sous la houlette de l’OTAN et de John Kerry et réunissant pour la première fois sur la question les Etats-Unis, la Russie, les pays du Golfe et les principaux acteurs de la crise syrienne. Grande nouveauté à la table des négociations, l’Iran, représentée par son ministre des affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, une arrivée très remarquée et commentée à l’international. Bien évidemment, le gouvernement de Bachar Al-Assad n’est pas convié, mais nul doute que le rôle de la Russie et de son représentant, Sergueï Lavrov sera primordial. La Turquie, participant à ces négociations, risque d’être quant à elle fortement influencée par les désordres intérieurs qui la secouent depuis quelques mois.

Devant l’implosion intérieure de la Turquie, sur fond de grave crise politique et de tensions avec les partisans kurdes du PKK et malgré les succès russes sur le terrain en Syrie, nul doute que la conférence de Vienne pourra difficilement trouver une solution à l’embrasement de la région. Que dire des troupes kurdes au contact contre DAESH tandis qu’elles sont harcelées par les turcs, dont la position est encore très ambigüe. Les résultats aux élections législatives du pays sont donc très attendus, prémices à la stabilisation du pouvoir d’Erdogan ou au début du chaos en Turquie.

Antoine CARENJOT

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