La crise politique au Guatemala

3489_bDans un article précédent, nous avions déjà abordé le problème de la corruption en Amérique latine et centrale. Aujourd’hui c’est au tour du Guatemala de faire face à ce problème, le pays traversant actuellement une importante crise politique.

Les révélations de la CICIG
La corruption est une pratique courante au Guatemala. C’est pour la combattre qu’en 2006 la Commission Internationale Contre l’Impunité au Guatemala (CICIG), une institution de l’ONU, a été mise en place dans le pays. Financée par l’aide internationale et incorporée au système judiciaire national, son but est de lutter contre les agissements de groupes criminels au Guatemala.

C’est le 16 avril dernier que la CICIG a dévoilé les résultats d’une enquête de 8 mois dénonçant l’existence de « La Línea », un réseau de fraude douanière permettant aux entreprises importatrices de ne pas payer de taxe à la frontière. A la place les industriels payaient en pot de vin les membres du réseau illégal. La CICIG a estimé qu’en moyenne, La Línea détournait la somme de 2 millions de Quetzals par semaine –environ 230 000 euros[i]. Le jour de l’annonce de la fraude, une vingtaine de personnes sont arrêtés, jugés comme étant complices de l’affaire; et c’est Juan Carlos Monzon, secrétaire privé de la Vice-Présidente Roxana Baldetti, qui est accusé d’être à la tête de ce réseau de corruption. En déplacement en Corée du Sud au moment du scandale, Juan Carlos Monzon s’est enfuit et il reste encore à ce jour considéré comme fugitif. Plus tard, le 8 mai, la CICIG a dévoilé une nouvelle affaire de corruption nommée par le président de la CICIG comme le « buffet de l’impunité ». LA CICIG a expliqué comment les membres de La Línea, au moment d’être accusés avaient mis en place un bureau d’avocats corrompus pour que ces derniers étudient leurs cas et les laissent en liberté.

Enfin, le 20 mai, à nouveau plus d’une quinzaine de coupables sont arrêtés pour une nouvelle affaire de corruption concernant cette fois le bureau des dirigeants de l’Institut Guatémaltèque de Sécurité Sociale (IGSS). Ces derniers auraient attribué un contrat d’une valeur de 117 millions de Quetzals –environ 13 millions d’euros[ii]-, à une entreprise mexicaine, PISA, pour le traitement de la dialyse péritonéale. Les membres du bureau des dirigeants de l’IGSS sont accusés par la CICIG d’avoir encaissé 15% de la valeur du contrat en pots-de-vin. L’affaire prend une autre dimension quand on apprend que le contrat a été attribué à l’entreprise PISA qui ne remplissait pas toutes les caractéristiques demandées par l’IGSS, et ne disposait pas de l’infrastructure nécessaire pour soigner la maladie. Le 13 mai l’IGSS avait ainsi décidé de rompre le contrat avec l’entreprise PISA alors que plus d’une dizaine de malades étaient décédés de la maladie et que plusieurs dizaines de patients se trouvaient toujours dans l’attente d’un traitement.

Le déroulement de la crise

La réaction du peuple
Suite aux révélations de la CICIG, les guatémaltèques ont décidé d’agir, étant pourtant, de manière générale, peu réactifs face aux questions de politique publique[iii]. Cette fois-ci, le haut niveau de la corruption ainsi que le haut rang des personnes accusées ont fait réagir le peuple. C’est d’abord le 25 avril que les guatémaltèques se sont réunis  pour manifester à la ville de Guatemala mais aussi dans de nombreuses autres villes de provinces. Le pays n’avait pas connu de telles démonstrations depuis la fin de la guerre civile en 1996. Lors de cette manifestation les citoyens guatémaltèques ont demandé de mettre un terme à la corruption et la démission de la Vice-Présidente Roxana Baldetti ainsi que celle du Président Otto Perez Molina lui-même. Depuis fin avril les guatémaltèques continuent d’organiser des manifestations chaque semaine via les réseaux sociaux. Il existe ainsi des groupes pour organiser les manifestations, le mot-dièse du rassemblement étant « RenunciaYa » -soit « Démissionne Maintenant ».

Réactions gouvernementales
Au moment du scandale, le président Otto Perez Molina s’est empressé de limoger trois de ses ministres, dont le ministre de l’intérieur: Mauricio Lopez, son bras droit. Le dévoilement de l’affaire de corruption a été un réel coup dur pour le Parti Patriote du président. Trois jours après le scandale, Alejandro Sinibaldi, candidat du parti à la présidence pour les prochaines élections, se déroulant en septembre 2015, a décidé de démissionner du parti. Pour apaiser le mécontentement de la population ainsi que pour montrer sa volonté de coopérer dans la lutte de la corruption, Otto Perez Molina a aussi décidé de demander au Secrétaire Général de l’ONU, le 23 avril, de prolonger le mandat de la CICIG jusqu’en 2017. La demande a été acceptée mais comme nous l’avons évoqué précédemment, cela n’a pas suffi à calmer les citoyens.
Enfin, suite aux nombreuses manifestations de mécontentements, la Vice-Présidente, Roxana Baldetti a démissionné de son poste le 8 mai.

La communication de crise du gouvernement
Deux évènements dévoilent une défaillance dans la communication de crise du gouvernement. D’abord lors de la conférence de presse du 21 avril, réalisé après le retour de la Vice-Présidente lors de son voyage en Corée Sud. Alors qu’officiellement Roxana Baldetti serait rentrée de son voyage le 18 avril, face aux accusations de plusieurs journalistes annonçant qu’elle serait rentrée le 17 avril, accompagnée de son secrétaire personnel le fugitif Monzon, cette dernière n’a su que répondre de façon confuse aux journalistes, justifiant ces différences de dates et ses confusions par le décalage horaire.
Aussi au cours d’une audience du mois d’avril, alors que des écoutes de la CICIG sont dévoilées, plusieurs surnoms sont répétés dont « Le Président », « La dame », « la 2 » et « La R ». Accusée par les membres de la CICIG d’être la « R » et la « 2 », la Vice-Présidente a alors porté son accusation sur la femme du président (Rosa Maria Leal de Perez), qui, pourrait selon elle être « La 2 » évoquée dans les écoutes. Le président Otto Perez Molina s’est empressé de réfuter ces accusations.

Il faut ici entendre par défaillance de la communication de crise le fait qu’avec ces deux situations, Roxana Baldetti n’a pas su convaincre de son innocence mais a plutôt fait pencher la balance de l’opinion publique contre elle.


La Cour Suprême de Justice accuse le Président
Plus récemment, la Cour Suprême de Justice du Guatemala a lancé une procédure à l’encontre du président Otto Perez Molina, accusé d’avoir été directement impliqué dans les affaires de corruption de La Línea et de l’IGSS. Début juin la Cour Suprême a décidé de demander au Parlement de retirer l’immunité du Président afin de le juger pour ses actes, mais les problèmes de corruption persistent, plusieurs membres de cette la Commission parlementaire devant juger de la levée ou non de l’immunité ayant reçu des menaces des morts.

Que penser de la situation actuelle au Guatemala ?[iv]
Nous pouvons retirer certains points positifs de la situation. D’abord l’œuvre de la CICIG a permis de faire évoluer l’idée selon laquelle il est impossible de lutter contre la corruption. La CICIG illustre comment la communauté internationale peut aider à la lutte et la prévention de la corruption et de l’impunité à l’échelle d’un pays. Aussi nous pouvons noter l’importante mobilisation des guatémaltèque, et rappeler que tout s’est organisé via les réseaux sociaux.

Les points négatifs que l’on remarque est cette quantité toujours plus élevée de corruption. Le buffet de l’impunité en est l’illustration parfaite.  Aussi, par rapport au rôle de la CICIG, il faut noter qu’un pays étant souverain, l’aide internationale ne devrait être qu’optionnelle et accessoire et donc, le Guatemala devrait apprendre à s’en passer, soit réussir à construire un pays sans corruption.

Pour terminer il faut rappeler que des élections présidentielles ont lieu au Guatemala en septembre 2015.La CICIG pourrait encadrer le processus électoral, aidant ainsi à apaiser la crise politique au Guatemala.

[i] Les chiffres donnés dans cet article viennent des éditions papier du journal guatémaltèque PrensaLibre.

[ii] Ibid.

[iii] Nous nous basons ici sur les conclusions du dernier rapport du Baromètre des Amériques sur le Guatemala

[iv] Voir article de Crisis group par Arturo Matute : Ending corruption in Guatemala, du 30 avril 2015

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