La mise à l’épreuve ukrainienne

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La crise ukrainienne résonne particulièrement au sein des pays de l’Union Européenne, à l’approche des élections européennes. La montée de l’euroscepticisme, encore plus marqué en France que dans les pays qui ont bénéficié de l’aide de l’Union Européenne, ainsi que la lenteur et la faiblesse des prises de positions ne laissent guère aller à l’optimisme. Pourtant l’Ukraine est bel et bien, l’opportunité, certes malheureuse, pour le prix Nobel de la paix, de faire preuve d’unité et de solidarité. Quels sont les enjeux de cette crise ? Quel rôle doivent jouer l’Union Européenne et son allié américain ?


Les Etats-Unis et l’Union Européenne dépassés?

Depuis le début de la décennie, les crises majeures se succèdent mais l’analyse de ceux qui « mène le jeu mondial » semble être dépassée. Hayden, ancien directeur de la CIA et de la NSA sous la présidence de Georges W. Bush, confesse la surprise et l’incompréhension des USA – il en est de même pour le reste de l’Occident – face aux mouvements populaires qui se sont fait jour dans le « monde arabe ». Dans le cas de l’Ukraine – malgré les signes d’avertissements (invasion russe de la Géorgie en 2008 qui a mis en évidence les appétits russes pour ses zones limitrophes, délivrance de passeports pour les russophones d’Ukraine) -, qui n’a pas été pris au dépourvu ?

Aux États-Unis, la réaction fut plus rapide et forte grâce à une classe politique – traditionnellement divisée entre Républicains et Démocrates – exceptionnellement unie face au « comportement outrageux » de la Russie. Malgré cela, dans un premier temps la complexité de la situation ukrainienne ne fut, semble-t-il, pas totalement cernée. Les analystes aussi bien que les plus hauts dignitaires politiques n’ont pas compris Poutine, dont la personnalité est une des clés de la crise. Considérée comme un partenaire par les USA, la Russie, dirigée d’une main de fer par un homme au pouvoir charismatique, apparaît à certains égards comme « folle », « imprévisible » et « irrationnelle »[1]. Ce sentiment d’irrationalité cacherait-il en réalité un jeu de dupe ou un refus de se comprendre l’un et l’autre ? Dans les deux cas, rien d’irrationnel.

Certains remettent en cause une politique étrangère américaine déclinante[2], d’autres comme Damon Wilson, National Security Council’s senior director for Europe en 2008, dénonce une erreur de stratégie : « pour commencer, dit-il, la plupart du matériel que le gouvernement américain utilise pour espionner – satellites, capteurs, dirigeables et une technologie d’interception sophistiquée – était porté en 2008 (ils le sont toujours en 2014) sur la lutte contre le terrorisme et la prolifération des cibles comme le Pakistan, l’Afghanistan et l’Iran. » Moscou, désigné par Mitt Romney durant sa campagne présidentielle comme «l’ennemi géopolitique numéro Un des États-Unis[3] », n’a pas été ciblé. Hayden résume peut-être là tout le sens de cette erreur stratégique : une « vision myope et une intelligence stratégique monopolisée par le terrorisme, détournée de Moscou. » Est-ce une simple erreur de stratégie ou une méprise sur la lecture du monde ? L’affaire Snowden qui mit au jour l’ampleur tentaculaire de l’appareil de surveillance anti-terroriste, aurait-elle également dévoilé l’image d’un pays, sujet soumis à la paranoïa et aveuglé par ses propres intérêts ? La question se pose, reste ouverte, mais les conséquences sont bien visibles. Le monde aurait-il cessé de tourner dans le sens que les USA croyaient qu’il tournait ? Laissons la conclusion à Kissinger: « Real life is messier. And there’s more than one way to be rational.[4] ». Les USA semblent parfois adopter une position de suprématie selon laquelle le monde agirait en fonction d’eux-mêmes ou tel qu’ils l’auraient décrété. L’humilité reste une vertu appréciée lorsqu’il s’agit de penser le monde, ne serait-ce que pour écarter le danger et la tentation simplificatrice de l’idéologie.

L’Union Européenne, quant à elle, sclérosée par sa bureaucratie, bloquée par une dépendance vis-à-vis du gaz russe, et freinée par l’euroscepticisme de quelques un de ses pays membres, a réagi avec une lenteur dénoncée par les Ukrainiens de la place Maïden[5], ceux-là même qui appelaient et continuent d’appeler au rapprochement de l’Ukraine avec l’Union Européenne[6].

L’Ukraine, une réalité culturelle et historique complexe

L’Ukraine telle qu’elle existe aujourd’hui est un “jeune” pays, né de l’éclatement de l’URSS il y a seulement deux décennies. Pendant des siècles, l’Ukraine fut un bout de terre disputé tour à tour par les différentes puissances voisines : Russie, Pologne, Autriche-Hongrie. Chacune d’entre elles à laisser son empreinte si bien que l’Ukraine d’aujourd’hui est un pays complexe et riche de sa pluralité.

Les liens entre l’Ukraine et la Russie sont profonds. De grands dissidents tels Alexandre Soljenitsyne considéraient l’Ukraine comme faisant partie intégrante de l’histoire russe et de la Russie[7]. On sait combien la religion orthodoxe et le patriarcat de Moscou influencent et appuient la politique russe depuis la chute de l’URSS. Or l’Ukraine n’est autre que le berceau de l’orthodoxie russe, autrement dit de la culture et de l’imaginaire russe : venue de Constantinople à la fin du Xe siècle, l’Église orthodoxe se diffusa en Russie à partir de l’Ukraine par la suite. « L’Ukraine est aujourd’hui religieusement vassale de la Russie. Or c’est paradoxal, parce qu’en réalité, c’est la Russie, ou plutôt la Moscovie au XVIe siècle, qui a reçu son « baptême » des Ukrainiens.[8] »

L’église orthodoxe est majoritaire en Ukraine, et toujours liée à Moscou, le patriarche russe orthodoxe Cyrille Ier s’est cependant opposé aux manifestations contre le pouvoir ukrainien, déclarant que l’Ukraine devait faire partie de la sphère d’influence russe. L’Eglise orthodoxe ukrainienne a pris ses distances vis-à-vis de Moscou[9], et on assiste depuis le début des manifestations, selon Antoine Arjakovsky[10], à un rassemblement des différentes Eglises autour d’ « un accord  signé mi-décembre pour dire que les contestations place Maïdan à Kiev étaient légitimes, qu’il fallait que le gouvernement ukrainien engage un processus de négociation, et qu’il ne fallait pas toucher à l’intégrité territoriale de l’Ukraine. »

En y regardant de plus près on distingue principalement deux « Ukraine », une à l’est l’autre à l’ouest. Alors que, comme le rappelle Kissinger, la partie ouest de l’Ukraine a été incorporée à l’URSS en 1939 par l’accord entre Hitler et Staline, la Crimée au sud-est, dont 60% de la population est russophone, ne devint partie de l’Ukraine qu’en 1954. Pour résumé schématiquement : « l’ouest est majoritairement catholique ; l’est est majoritairement russe orthodoxe. L’ouest parle ukrainien, l’est parle principalement russe.” Cependant la schématisation ne saurait occulter une réalité plus complexe : « en 1991, les Ukrainiens sont presque tous bilingues (avec un grand nombre de mariages mixtes). En 2014, le pays reste partagé entre une population ukrainophone, à 67 %, et russophone, 30 %.[11] » Antoine Arjakovsky conclut : « Ce n’est pas parce qu’une partie de la population est plus ukrainophone et l’autre plus russophone, ou bien qu’une partie de la population est plus orthodoxe et l’autre plus catholique, qu’il n’y a pas une nation ukrainienne, et que cette nation ukrainienne est basée sur une volonté de démocratie juste, libre et souveraine.[12] »

Quelles positions adopter ?

Quelles positions les différentes parties, principalement les USA, l’Union Européenne et la Russie, doivent-elles adopter  vis-à-vis de l’Ukraine ? Tout d’abord, un point est essentiel, il faut entendre les revendications des manifestants. Les entendre signifie considérer leur revendications comme l’expression d’une nation issue d’un pays souverain et indépendant.  L’Ukraine ne peut être réduite à un terrain de jeu d’influence dont le sort ne saurait être fixé dans l’arbitraire d’un conflit entre l’est et l’ouest. La position des différentes parties, et notamment des USA et de l’UE, est paradoxale : d’un côté on dénonce l’ingérence et la tentative d’invasion russe contre un pays souverain et indépendant, et de l’autre on nie totalement cette souveraineté en agissant comme si l’Ukraine n’était qu’un enjeu de pouvoir entre l’Ouest et l’Est, directement hérité de la Guerre Froide.

A l’heure où certaines voix s’élèvent pour élargir l’OTAN[13] et y intégrer l’Ukraine, d’autres expriment leur volonté pressante de conclure un accord politique avec l’Union Européenne dans les prochains jours.[14] L’OTAN et l’UE ont deux logiques différentes. Intégrer l’Ukraine à l’OTAN, c’est l’inscrire dans ce jeu entre l’Ouest et l’Est comme une sorte de barrière face à la Russie afin d’assurer la stabilité et la paix en Europe. La logique d’une intégration à l’UE est tout autre, il s’agit pour l’Ukraine d’adopter un projet politique exigeant mais aussi un héritage culturel dont elle est partie prenante. A ce choix qui leur est offert,  les Ukrainiens, seuls, peuvent répondre.

Pour y parvenir, les Ukrainiens devront appliquer une politique de compromis, jamais développée dans une Ukraine divisée entre l’ouest et l’est, pour dépasser la volonté persistante de domination d’une partie sur l’autre et favoriser et préserver la coexistence. Kissinger définit la politique étrangère comme « l’art d’établir des priorités ». Dans le cas de l’Ukraine, la priorité est-elle aux enjeux énergétiques qui concentrent la majorité des préoccupations ou bien au peuple ukrainien ? Pour l’ancien secrétaire d’État américain : « si l’Ukraine doit survivre et prospérer, elle ne doit pas être l’avant-poste d’une partie contre l’autre – elle  devrait agir comme un pont entre elles. » Pour faire de l’Ukraine ce pont entre l’Ouest et l’Est, les USA, la Russie et l’UE devront dépasser les conceptions simplistes et manichéennes inspirées par les intérêts propres des uns et des autres. Et, compte tenu de l’intensité des déchirures au sein du peuple ukrainien causées par les évènements de ces derniers jours, ce projet nécessite un soutien actif et une vision à long terme.

Laurent Tessier


[1] Sen. Carl Levin, the chairman of the Senate Armed Services Committee, said on Thursday that he didn’t know Putin’s motivations, but was sure Russia wouldn’t invade Ukraine: « I can’t believe they are foolish enough to do that. » Cité http://www.thedailybeast.com/articles/2014/03/02/ex-cia-chief-why-we-get-putin-wrong.html

[2] Remise en cause de la doctrine de politique étrangère d’Obama : « responsability doctrine » ou « leadership from behind » (cf. http://csis.org/publication/twq-responsibility-doctrine-winter-2013)

[5] „Deutschland entscheide dich!“, (19/02/2014). Cf. http://ukraine-nachrichten.de/deutschland-entscheide-dich_3923_meinungen-analysen

[6] Appel à la chancelière Angela Merkel pour l’ouverture d’une réunion de crise au niveau politique le plus élevé afin de surmonter la crise en Ukraine, (19/02/2014). Cf. http://ukraine-nachrichten.de/aufruf-an-kanzlerin-angela-merkel-zur-initiierung-einer-krisengruppe-auf-hoechster-politischer-ebene-zur-krisenbewaeltigung-in-der-ukraine_3922_pressemitteilungen

[9] « Il y a eu un schisme en 1991 : un évêque, Philarète Denysenko, a décidé de créer sa propre Église que l’on appelle aujourd’hui le patriarcat de Kiev, qui célèbre en ukrainien et a refusé la tutelle russe. Moscou ne reconnaît pas cette Église, même si elle rassemble aujourd’hui en Ukraine plusieurs millions de fidèles parmi les 25 millions d’orthodoxes. »

[10] Antoine Arjakovsky est un historien français, directeur de recherche au Collège des Bernardins et fondateur de l’Institut d’études œcuméniques de Lviv en Ukraine.

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