Afrique : vers le fin de l’intégrité des frontières

Sommet de l'OUA 1964 Copiright

Sommet de l’OUA 1964
Copiright

A l’heure où la Centrafrique est en plein conflit, où le Mali est loin d’être apaisé, où le Soudan du Sud explose ; il est peut- être nécessaire de se demander si le point commun de tous ces conflits n’est pas l’abolition progressive  du principe de 1964, promulgué par l’Organisation de l’Unité Africaine, sur « le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de chaque Etat et de son droit inaliénable à une existence indépendante »[1]. En effet, ce principe a été promulgué dans un contexte très particulier de décolonisation et de Guerre Froide, ses faiblesses sont apparues dans les années 90  avec la fin d’un monde bipolaire et le développement de régimes autocratiques imités des systèmes coloniaux.

Les différents traités coloniaux entre les puissances européennes, France, Grande-Bretagne et Allemagne ont entraîné la partition de l’Afrique, notamment centrale, et l’abolition des anciens royaumes. Le congrès de Berlin de 1884-1885, à titre d’exemple, a entraîné pour l’Afrique Centrale la création de trois espaces dirigés par trois puissances coloniales. Le royaume du Kongo, à l’Ouest est divisé entre l’Angola, l’actuel RDC et le Congo Brazzaville. Le territoire des Bami, à l’est, est réparti entre la RDC, le Rwanda, et le Burundi dispersant ses populations au-delà des frontières coloniales imposées. Bien sûr, l’empire du Sud, Lunda éclate entre la RDC, l’Angola et le Zambie. Finalement, seuls le Rwanda et le Burundi ont pu garder des frontières plus ou moins historiques. Cette présentation a pour but de montrer qu’en s’implantant en Afrique, les puissances européennes ont voulu appliquer à la fois le modèle européen de frontières rationnelles, découpées, et celui d’équilibre des puissances en se divisant les territoires de manière plus ou moins équitable. Cette superposition de l’esprit occidental sur le monde africain a permis la création de frontières artificielles, décalées de la réalité et destructrices des territoires aux limtes floues mais établies par le temps.

On peut se demander ce que ces notions historiques viennent faire dans les conflits actuels du Mali, de la Centrafrique et du Sud Soudan. En réalité, ils sont brûlants d’actualité comme nous allons le constater. Que s’est-il passé à la suite de la période coloniale ? Les jeunes Etats ont voulu éviter tout conflit extérieur et revendication territoriale en raison de leur faiblesse. Un conflit aurait aussitôt entraîné leur disparition ou leur affaiblissement. Néanmoins, ces frontières artificielles, ce « melting pot » ethnique, culturel et même religieux demeure. Leur seule unité résidait dans le fait qu’ils dépendaient d’une puissance coloniale forte. La décolonisation a entraîné la fin de cette unité et le retour des anciennes revendications. Les frontières artificielles fonctionnent dans le cadre d’un empire colonial mais ne correspondent à rien pour ces différents peuples voulant créer un Etat. Poussés par la volonté d’éviter tout conflit, ces jeunes Etats sont entrés dans un double processus de stabilité intérieure et extérieure. La stabilité intérieure s’établit avec des gouvernements forts, autocratiques, stables, empêchant, quitte à utiliser la force, toutes revendications des minorités. Kadhafi fut l’un des derniers de cette ère, mais on peut citer aussi Bokassa. Ceux-ci sont souvent soutenus par un des blocs de la Guerre Froide leur conférant ainsi à la fois une force mais une faiblesse. Ils tomberont d’ailleurs les uns après les autres dans les années 90.  Le travail sur la stabilité extérieure se fait dès 1964, donc dès les indépendances avec la création de l’Organisation pour l’Unité Africaine qui établit l’intégrité territoriale de tous les pays issus de la décolonisation. Au total 53 pays en feront partie.

Ainsi, en Afrique Centrale on peut constater trois temps : tout d’abord l’apparition durant la colonisation de frontières artificielles qui cassent les anciens territoires historiques ; puis la création d’Etats post-coloniaux dont la durée de vie dépend d’un gouvernement fort, imité de l’époque coloniale, et dépendant d’un des blocs de la Guerre Froide. Ces Etats sont toujours contre-nature car ils ne répondent pas aux réalités historiques, linguistiques, culturelles et ethniques. La fin de la Guerre Froide entraîne automatiquement la chute de ces régimes autoritaires et donc l’affaiblissement de ces Etats et l’ouverture d’une troisième période. Suite à cet affaiblissement, si les gouvernements se démocratisent, il n’en demeure pas moins que dans ces états non unifiés, cette démocratisation, permet à nouveau l’apparition de partis ethnicos-religieux dans lesquels se mêlent des intérêts économiques et politiques. La découverte du pétrole dans le Soudan du sud, par exemple, a poussé ses populations à prendre leur indépendance en 2011, en se repliant sur une identité culturelle religieuse différente de celle du Nord (majoritairement musulmane). Mais nous avons aussi l’exemple de l’Erythrée qui prend son indépendance en 1993.

Les indépendances de l’Erythrée et du Soudan du Sud inaugurent donc un troisième temps dans l’histoire des frontières africaines. En effet, elles vont à l’encontre du principe de 1964. Cette violation de ce qui a permis l’établissement des Etats postcoloniaux est la conséquence de la fin des régimes autocrates de moins en moins soutenus par les puissances occidentales. Les jeunes Etats ne peuvent pas garantir leur stabilité intérieure puisqu’ils ne répondent à aucun critère naturel. Les régimes forts, sans doute irrespectueux des Droits de l’Homme, les obligeaient à l’unité. Le système démocratique appliqué à des états dont l’unité nationale n’est pas effectuée (cf des frontières artificielles divisant les peuples) est de plus en plus difficile à appliquer. Les luttes actuelles montrent combien ces frontières sont de plus en plus inexistantes ; l’idée de régionalisation et de fédéralisme apparaissent de plus en plus. La fin du principe d’intégrité des frontières coloniales promet donc, dans les années à venir, un re-découpement de l’Afrique.

Thibault Dewynter

Sources :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/afdi_0066-3085_1964_num_10_1_1782

http://com.revues.org/870

http://www.histoire-politique.fr/index.php?numero=17&rub=pistes&item=23

http://www.rfi.fr/actufr/articles/029/article_15289.asp

http://ddc.arte.tv/emission/sud-soudan-un-nouvel-etat-en-afrique-1-2

http://ddc.arte.tv/emission/soudan-petrole-et-darfour

http://www.arte.tv/fr/les-frontieres-en-afrique/3712890,CmC=3716764.html

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