Le Chili à l’heure des élections présidentielles : La « dame de fer » face à la « Mère de tous les Chiliens »

bachelet-matthei_12438De Lounès Matoub, donnant sa vie en Algérie, en passant par Facundo Cabral, vagabond argentin icône de la paix et de la liberté, à Miriam Makeba, marquant l’Afrique du sud pour son combat contre l’apartheid, il existe un point commun. Si le nombre d’artistes luttants indiscrètement pour une cause ne manque pas depuis des siècles, seuls certains, sont allés plus loin encore, conciliant leur travail, leur combat mais surtout leur vie. Ces artistes entiers et noués à leur pays ont consacré leurs œuvres au service de leur bataille, payant pour certain de leur vie, leurs chansons resteront à jamais liées à leur lutte.

Moins populaire sur la scène internationale mais tout aussi influent, Víctor Lidio Jara Martínez dit Víctor Jara connu pour son travail de metteur en scène va vite voir sa vie chambouler lorsqu’il s’engage dans la campagne électorale de l’alliance du parti socialiste chilien dont le candidat n’est autre que Salvador Allende. Résolument plus efficace, il décide d’utiliser la musique pour diffuser ses idées et alimenter son combat, devenant même l’ambassadeur culturel du Chili.

Véritable étendard de sa patrie (tout comme Pablo Neruda), Victor Jara voit son histoire se terminer tout aussi brutalement que le coup d’état réalisé par Augusto Pinochet, le 11 septembre 1973. Le commandant général de l’armée, orchestre parfaitement son putsch avec l’aide des Etats-Unis et Salvador Allende alors au pouvoir se suicide au sein même du palais présidentiel. Ce même jour Victor Jara est enlevé, et avec lui 6 000 prisonniers politiques sont enfermés dans le stade national. Les dernières heures de l’illustre auteur de « el pueblo unido jamas sera vencido », traduit littéralement par « le peuple uni ne sera jamais vaincu » seront tragiques mais forment aujourd’hui partie intégrante et indissociable de l’histoire du Chili.

Ce souvenir tombe à point nommé lorsque l’on parle des élections présidentielles au Chili et du récent anniversaire du 11 septembre 1973. Si Michèle Bachelet semble ultra favorite pour retrouver le poste qu’elle avait déjà occupé entre 2006 et 2010, Evelyn Matthei (UDI) pourrait bien venir devancer la candidate socialiste qui promet déjà d’accorder plus de 8,2 milliards de Dollars dans la refonte de l’éducation « allant de la maternelle à l’université ». Ce parti, représenté dignement par Michèle Bachelet, devra répondre par un véritable projet pour la gratuité de l’école sous peine de voir les manifestations reprendre et ralentir une nouvelle fois le pays. Le financement de cet investissement proposé par l’ancienne présidente sera basé sur la réforme fiscale reposant sur une augmentation du taux d’imposition et surtout un meilleur contrôle de l’évasion fiscale.

Mais le sujet n’est pas là. Alors qu’il y a trois mois à peine, le pays célébrait le coup d’état d’Augusto Pinochet, 40 ans après, il s’apprête (dimanche 15 décembre) à voir s’opposer le Parti Socialiste et l’UDI (Union Démocrate Indépendante) représentée par Evelyn Matthei. Ce parti est le plus marqué à droite du parlement et sa doctrine revendique sa loyauté aux forces armées et surtout à l’héritage du régime militaire d’Augusto Pinochet. Si le parti s’inspire quasi exclusivement de son système économique, il n’en demeure pas moins prôner des valeurs encore féodale quant à la société. L’UDI s’oppose ainsi radicalement au droit à l’avortement, à la contraception ainsi qu’au mariage homosexuel. Evelyn Matthei (elle même fille d’un Général membre de la junte militaire sous Pinochet) était Ministre du Travail et de la Sécurité sociale dans le gouvernement du futur ex-président Sebastian Pinera, surnommé le « Berlusconi chilien », pour sa richesse (589e fortune mondiale). Cette économiste est la première femme désignée comme candidate des partis de droite à l’élection présidentielle et forme une mince révolution dans ce parti plutôt machiste. En ce qui concerne le président sortant, membre et élu avec le parti de Rénovation nationale, son discours semble dépassé quant à la question de l’éducation et la cohésion nationale. Alors qu’il avait ostensiblement cherché à glaner des voix en transgressant les frontières politiques lors de son élection en 2010, ses différends avec la justice pour des affaires de fraude à l’encontre d’une banque, un délit d’initié, et un autre scandale d’entente illicite pour une chaîne de pharmacie chilienne, lui ont largement ouvert la porte de sortie. Les manifestations pour la gratuité de l’école forment également un élément de discorde entre le gouvernement et le pays, le poussant inéluctablement vers le départ.

Si la mémoire de Victor Jara est encore vive dans ce pays, ce duel qui plus est féminin, risque de réactiver une nouvelle fois la mémoire. La « dame de fer » face à la « Mère de tous les Chiliens », tel est le duel annoncé dans les médias sud américains pour voir l’une d’elle revenir au Palacio de la Moneda. Deux femmes mais surtout deux styles qui refont surgir le triste passé du Chili, et qui devront changer un pays baignant encore dans l’ultra-libéralisme de l’ère Pinochet.

Les dernières heures de Victor Jara :

« On amena Victor et on lui ordonna de mettre les mains sur la table. Dans celles de l’officier, une hache apparut. D’un coup sec il coupa les doigts de la main gauche, puis d’un autre coup, ceux de la main droite. On entendit les doigts tomber sur le sol en bois. Le corps de Victor s’écroula lourdement. On entendit le hurlement collectif de 6 000 détenus. L’officier se précipita sur le corps du chanteur-guitariste en criant : « Chante maintenant pour ta putain de mère », et il continua à le rouer de coups. Tout d’un coup Victor essaya péniblement de se lever et comme un somnambule, se dirigea vers les gradins, ses pas mal assurés, et l’on entendit sa voix qui nous interpellait : « On va faire plaisir au commandant. » Levant ses mains dégoulinantes de sang, d’une voix angoissée, il commença à chanter l’hymne de l’Unité populaire, que tout le monde reprit en chœur. C’en était trop pour les militaires ; on tira une rafale et Victor se plia en avant. D’autres rafales se firent entendre, destinées celles-là à ceux qui avaient chanté avec Victor. Il y eut un véritable écroulement de corps, tombant criblés de balles. Les cris des blessés étaient épouvantables. Mais Victor ne les entendait pas. Il était mort. » de l’écrivain Miguel Cabezas.

 El pueblo unido jamas sera vencido http://www.youtube.com/watch?v=LWlkWPXfvXc

Antoine Fardeau

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