La guerre de la communication : exemple du conflit Serbo-Croate.

Copiright« Tout l’art de la guerre est fondé sur la duperie » Sun Tzu, L’art de la guerre.

« Un mensonge répété mille fois reste mensonge, un mensonge répété un million de fois devient vérité » Goebbels.

Ces quelques citations de politiciens et stratèges d’origines, d’époques, et de régimes différents nous font toucher du doigt l’importance de la maitrise de l’information pour la guerre. Jean-François Tacheau[1] définit cette guerre comme étant « l’usage offensif et défensif de l’information et des systèmes d’information pour exploiter, corrompre et détruire les informations et les systèmes d’information d’un adversaire, tout en protégeant nos informations et nos systèmes ». Alors que les principaux pays « gendarmes du monde » sont des démocraties et défendent la « liberté de presse » et le « droit de savoir », il est intéressant de noter que lors de conflits récents (guerre du Kosovo, guerre d’Irak…), ces mêmes pays ont soit utilisé, soit subi, la guerre de l’information. Nous présenterons le cas Bosniaque.

La mort de Tito en 1980 a entraîné la dislocation de la Yougoslavie. En juin 1991, la Slovénie déclare son indépendance, et la Croatie fait de même. Les premiers conflits armés entre Serbes et Croates démarrent à ce moment. La Bosnie ne voulant pas participer au conflit décide de déclarer sa souveraineté en octobre 1991. Malgré de nombreuses tentatives de paix et l’intervention de 38 000 militaires de l’ONU en 1992 la guerre s’accentue avec l’apparition de luttes inter-religieuses au sein des Etats. Sous la pression des Etats-Unis, un accord est signé entre les dirigeants  croates et musulmans de Bosnie en 1994. La prise de Srebrenica par les forces Serbes entraînant la disparition de 8 000 personnes le 16 juillet 1995 pousse les forces de l’OTAN à intervenir massivement. Les Balkans étant une zone carrefour, la communauté internationale s’est très vite intéressée aux enjeux géopolitiques du conflit.

Depuis la fin de la Guerre Froide, le marché de la communication de guerre est effectué par des sociétés privées connues. Ce fut l’agence Ruder Finn dirigée par James Harff qui servit « d’avocat » à la cause croate. L’enjeu était double : discréditer l’adversaire et empêcher la divulgation d’informations pouvant condamner la cause croate, notamment le fait qu’avec les Nazis ils avaient massacré entre 300 000 et 750 000 personnes (le nombre exact varie en fonction des sources), sans compter certains ouvrages de dirigeants Croates et Musulmans de Bosnie en faveur de l’antisémitisme[2] ou d’un état islamique[3]. Les propos de James Harff résument les principes de communication de guerre : « notre travail n’est pas de vérifier l’information (…) mais d’accélérer la circulation d’informations qui nous sont favorables », « Nous n’avons pas affirmé qu’il y avait des camps de la mort en Bosnie, nous avons fait savoir que Newsday l’affirmait ».

Quelques exemples permettront d’illustrer l’idée de diabolisation de l’adversaire pour justifier une cause. D’abord faire « coïncider dans l’opinion publique, Serbes et nazis » (James Harff) en divulguant l’idée que les Serbes avaient des « camps » de prisonniers et de concentration et en oubliant que durant la guerre ils avaient souffert des mêmes discriminations que les juifs : le port du brassard bleu, par exemple, pour les Orthodoxes. La désinformation par l’image fut employée : le musulman prisonnier dans un camp de concentration serbe filmé par la BBC en 1992 était Branko Velec, officier serbe prisonnier dans un camp musulman[4]. La falsification de photos est aussi utilisée : celle d’un supplicié ayant trois doigts coupés présenté comme musulman mais portant une alliance orthodoxe…; l’image des « Musulmans morts », que la CNN a diffusée à maintes reprises, fut une photo de Serbes tués par les Musulmans en mars et mai 1993[5]; ou l’autre, présentant des miliciens serbes alors que leur insigne est le damier croate (le Nouvel Observateur publia une rectification : n°14470 et n°1473). La guerre du langage fut aussi fréquente : les sources bosniaque et occidentales ont accusé les Serbes d’avoir utilisé des gaz (Le soir 10 avril 1995 ; NBC Handelsblad 28 juillet 1995), mais ils précisent plus loin que ce sont des « gaz irritants (du genre de ceux qui sont employés pour le maintient de l’ordre) ».

La liste est particulièrement longue mais ces quelques exemples suffisent à souligner la nécessité de la communication de guerre pour diaboliser l’ennemi, justifier sa propre cause et s’attirer les faveurs de l’opinion publique. La maîtrise de l’information et de la communication est donc un atout lors d’un conflit armé. Le cas Bosniaque l’illustre bien ; ces techniques ont permis de créer un courant favorable à la cause musulmane bosniaque, sans qu’il n’y ait de véritable opposition.

Thibault Dewynter

  • Besson : Coup de gueule contre les calomniateurs de la Serbie ; éditions Ramsay ; 1995.
  • Dérens : Balkans : la mosaïque brisée ; Reportages ; édition du Cygne ; 2008.
  • Fondation pour les études de défense ; Les manipulations de l’image et du son ; Hachette ; 1996
  • Mudry : Guerre de religions dans les Balkans ; référence Géopolitique ; Ellipses ; 2005.
  • Volkoff : Petite histoire de la désinformation ; édition du Rocher ; 1999.

[1] TACHEAU, Guerre économique et guerre d’information, 1996.

[2] TUDJMAN, Déroute de la vérité historique,, (réédité en 1989 sous le titre : Les horreurs de la guerre).

[3] IZETBEGOVITCH, Déclaration islamique, 1990.

[4] SAVARY, LaSerbie aux outrages, 2001.

[5] SCHINDLER, Unholy Terror,, 2007.

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