Le Traité de l’Elysée, un modèle de réconciliation pour les peuples

Les cérémonies et les évènements culturels organisés dans le cadre du 50ème anniversaire du Traité de l’Elysée ont témoigné, par leurs richesses, de la vivacité et de la profondeur des relations franco-allemandes. Cependant les polémiques (exposition « De l’Allemagne » au Louvre[1]), les phrases nauséabondes (réapparition du terme « germanophobie ») et la quasi indifférence qui ont entachées les festivités nous rappellent les raisons funestes qui ont conduit à cette signature. Le prix Nobel de la Paix remis à l’Union européenne le 10 décembre 2012, et diversement apprécié, souligne pour sa part, que la paix est à l’origine du projet européen. Cette paix est incarnée par un document, le traité de l’Elysée, et une amitié de 50 ans, l’amitié franco-allemande : un exemple de réconciliation, une référence pour le monde ?

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Un symbole de paix et un signe d’espérance dans le monde

L’amitié franco-allemande c’est avant tout des gestes symboliques et un investissement personnel de la part des chefs d’Etat, qui vont d’ailleurs incarner « le couple franco-allemand ». Le 8 juillet 1962, le Chancelier Adenauer et le Président de Gaulle se rendent à la cathédrale de Reims, dévastée lors de la Grande Guerre, pour une messe de réconciliation. Le 22 septembre 1984, Helmut Kohl et François Mitterrand, main dans la main, se recueillent devant l’ossuaire militaire de Douaumont. Lors des cérémonies du 60ème anniversaire du Débarquement en 2004, Gerhard Schröder et Jacques Chirac se donnent l’accolade sur une plage de Normandie, en présence du Cardinal Ratzinger. Enfin, le 11 novembre 2009, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ravivent ensemble la flamme du souvenir sur la tombe du soldat inconnu. Ces gestes d’une haute teneur symbolique rappellent la nécessité de se souvenir. Michel Barnier[2] souligne, par ailleurs, que « les mémoires collectives sont bien souvent divergentes, et vulnérables à toutes les utilisations et manipulations. La réconciliation des peuples passe donc d’abord par une réconciliation de leurs versions de l’histoire. » Dans le cas franco-allemand, cet effort s’est concrétisé par la publication d’un manuel d’histoire franco-allemand (en 3 tomes), qui reste toutefois à promouvoir.

L’ennemi héréditaire devenu partenaire privilégié

Stefan Seidendorf de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg a consacré un ouvrage au modèle de réconciliation franco-allemand : «Relations franco-allemandes comme modèle d’un ordre de paix ?». Tout en décrivant le processus, il tente de démontrer que des éléments sont transposables à d’autres conflits actuels. Il y a tout d’abord la rencontre entre responsables politiques qui est l’occasion de «prendre en compte le point de vue de l’autre, et d’être conscient que derrière la porte, les médias attendent des déclarations. Autrement dit qu’une attente existe, ainsi qu’une certaine pression pour que l’on aboutisse à des compromis et à un accord. » Ces accords se concrétisent par un partenariat approfondi. On pense bien évidemment à la mise en commun de la production de Charbon (CECA) mais aussi à la coopération militaire, avec la création d’une brigade franco-allemande commune en 1988, puis de l’Eurocorps en 1992. Est-ce le début d’une Europe de la Défense ? Dans tous les cas, le partenariat franco-allemand s’inscrit non seulement dans un cadre bilatéral mais aussi dans un cadre régional, autrement dit l’Union européenne. Parce qu’un projet commun transcende les divergences, l’amitié franco-allemande sans perspective européenne ne saurait faire sens, ou du moins en serait fortement restreinte. Inversement, l’Union européenne se nourrit de l’expérience franco-allemande.

Une amitié entre les peuples

La coopération franco-allemande est avant tout une amitié entre deux peuples qui se sont déchirés. L’émotion et les relations personnelles jouent un rôle essentiel. Bruno Joubert, ambassadeur de France près le Saint-Siège, précise que « c’est d’ailleurs un des points très spécifiques du Traité de l’Elysée, que de prévoir aussi un rapprochement des sociétés civiles et pas seulement des institutions. Il s’est créé un réseau d’une densité inégalée d’institutions binationales, d’associations, de jumelages, qui anime, enrichit et développe cette coopération franco-allemande.[3] »

L’une des plus grandes réussites du Traité de l’Elysée est sans nul doute la création emblématique de l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse (OFAJ)  le 5 juillet 1963. Organisme très actif, il organise chaque année des milliers de rencontres et d’évènements culturels. Depuis sa création, l’OFAJ a permis à environ 8 millions de jeunes Allemands et de jeunes Français de participer à quelque 300 000 programmes d’échange. C’est par ces échanges et les jumelages que Français et Allemands ont appris à se connaître et à dépasser les préjugés. La rencontre personnelle est au cœur des relations, à l’image d’Adenauer et de Gaulle. Elle n’est possible que si un effort constant est porté à l’apprentissage de la langue, seul moyen de percevoir l’essence de la culture de l’autre et, ainsi, de le comprendre. Pour le cardinal Reinhard Marx[4], président de la Commission des Episcopats de la Communauté Européenne (COMECE), « ce sont les rencontres qui font vivre l’amitié franco-allemande, lui permettant ainsi de devenir source d’inspiration pour d’autres peuples en Europe. »

Un modèle de réconciliation pour le monde

Dépasser des rancunes historiques ou des rivalités qui ressurgissent régulièrement, voilà un objectif que nombre de pays doivent s’efforcer d’atteindre.

Le cas franco-algérien

L’Algérie, ancienne colonie française (1830-1962), aujourd’hui indépendante reste étroitement liée à la France : 10 millions de français d’origine algérienne, 6 millions de couples mixtes, une langue et une histoire commune, un partenariat stratégique et économique important. Malgré des intérêts communs qui constituent des « moteurs forts et suffisants » (« Lutte contre le terrorisme, sauvegarde de nos relations commerciales, proximité de nos populations, créations d’un espace euro-méditerranéen»), la France et l’Algérie évolue à distance avec méfiance. Dépasser les préjugés et les stigmatisations est devenu  une priorité et une condition première au dialogue: « les français doivent cesser de considérer les Algériens au travers du prisme de ses propres populations émigrées ». (« On parle plus arabe à Marseille qu’à Alger », me disait un Algérien, défenseur des Droits de l’Homme).

Pourquoi ne pas dupliquer les outils de la réconciliation franco-allemande ? Olivier Breton, directeur de la publication du magazine ParisBerlin, se pose la question et dresse la liste des éléments transposables[5] : « déploiement d’un véritable réseau de jumelages, partenariats universitaires et scientifiques, échanges de diplomates, travail de mémoire commun (rapport à l’histoire déformé et instrumentalisé des deux côtés, nécessaire reconnaissance des tortures et des massacres, soutien aux Harkis), création d’un média partagé, mise en place de passerelles sociales, culturelles équilibrées et respectueuses.

Côte d’Ivoire

Autre transposition proposée, cette fois-ci en Côte d’Ivoire, ravagée par les guerres civiles et fratricides. Dr Aimé Kouassi, professeur d’allemand à l’université Félix Houphouët Boigny de Abidjan Cocody qualifie l’amitié franco-allemande d’ « exemple édifiant de réconciliation entre deux pays ennemis qui ont réussi à surpasser leurs ressentiments d’hier pour défendre leurs intérêts actuels ».

C’est un exemple qui maintient l’espoir face au pessimisme. La réconciliation passe avant tout par la reconnaissance de ses erreurs afin de pouvoir initier un dialogue dans une égalité respectueuse. La volonté et le courage politique jouent ici un rôle décisif. « La réconciliation implique la reconnaissance des fautes commises. C’est alors seulement que le pardon pourra être possible. Si les oppresseurs confessent leurs erreurs, tout est plus simple. La réconciliation ne se décrète pas. Elle découle d’un long processus ».

Les Balkans

Le Traité de Élysée a inauguré une période de pays inédite en Europe, mais une région de l’Europe a échappé à cette impulsion : les Balkans. Un colloque organisé les 24 et 25  octobre 2002 à Skopje, en Macédoine, a réuni des experts allemands, macédoniens et français, qui ont travaillé sur les apports possibles du modèle de l’amitié franco-allemande à la réconciliation des États balkaniques[6].

Certes la configuration complexe des Balkans, mosaïque de peuples et de cultures, rend difficile une transposition simple du modèle de réconciliation franco-allemand, mais celui-ci reste une « excellente illustration, à partir de laquelle la Macédoine et les autres pays des Balkans doivent pouvoir élaborer des solutions ».

Aveux et pardon, dialogue et compromis (accord d’Ohrid), alignement des analyses sur les conflits passés par la création d’un manuel d’histoire, tout cela permet de construire des ponts entre les peuples autrefois ennemis « pour développer la confiance et l’amitié ». Un élément reste décisif : l’impulsion donné par la société toute entière par des jumelages, des rencontres sportives, artistiques ou professionnelles. Favoriser la rencontre permet de se connaître et de se comprendre  tout en préservant les cultures et renforçant les valeurs communes. C’est là le défi majeur que les Balkans doivent relever s’ils veulent intégrer le projet de paix européen.

Dans leur déclaration commune[7] à l’occasion du 50ème anniversaire du Traité de Élysée, les évêques allemands et français ont salué l’exemple du modèle de réconciliation franco-allemand, mais en se replaçant dans le contexte des festivités ils ont tenu à rappeler l’effort constant qu’exige un tel projet.  « Depuis, l’Union européenne a apporté à ses peuples la paix et la prospérité. Mais avec la crise économique, nous voyons réapparaître le mépris et la méfiance entre les peuples européens, le rejet de l’étranger, le refus de la solidarité. L’économie mondialisée et le brassage culturel et religieux font naître d’autres ennemis. Un peu partout en Europe, des mouvement populistes fleurissent et prônent le repli sur soi. » L’esprit du Traité de 1963 doit être continuellement revitalisé afin de ne pas abandonner et défaire ce qui a été fait. Enfin, comme le rappelle Michel Barnier « la réconciliation franco-allemande n’a pas vocation à être un modèle. En revanche, elle peut être une source d’enseignement pour d’autres dans le monde. Mais elle ne gardera ce rôle qu’à une condition : sa capacité à être tournée vers le futur et à se réinventer sans cesse. »

Outil diplomatique commun, union économique, défense commune, stratégie industrielle… Des thèmes inépuisables et de riches négociations en perspective !

Laurent TESSIER


[2] Intervention de  Michel BARNIER,  membre de la Commission européenne, chargé du Marché intérieur et des Services : « Cinquante ans d’amitié franco-allemande au service de l’Union européenne: l’Union européenne, un modèle pour d’autres réconciliations », Université Pontificale Grégorienne, Rome, le 7 février 2013

[3] Table ronde : « Les fruits de la réconciliation : l’amitié entre les deux pays est une condition nécessaire pour la paix en Europe ». Entretien avec les ambassadeurs de France et d’Allemagne à l’occasion du cinquantième anniversaire du Traité de l’Elysée, 17 janvier 2013, à l’ « Osservatore Romano ».

[5] C.f. article : BRETON, Olivier. Alger rêve le franco-allemand In ParisBerlin, mai 2013 n°87. P 48-52)

[7] Déclaration commune des Conférences épiscopales française et allemande à l’occasion de l’anniversaire de la signature du Traité de coopération franco-allemande (Traité de l’Elysée – 22 janvier 1963), daté du 18 janvier 2013.

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Une réflexion au sujet de « Le Traité de l’Elysée, un modèle de réconciliation pour les peuples »

  1. lien vers http://www.dailymotion.com/video/xl0lyn_hocine-le-combat-d-une-vie_news

    En 1975, quatre hommes cagoulés et armés pénètrent dans la mairie de Saint Laurent des arbres, dans le département du Gard. Sous la menace de tout faire sauter à la dynamite, ils obtiennent après 24 heures de négociations la dissolution du camp de harkis proche du village. A l’époque, depuis 13 ans, ce camp de Saint Maurice l’Ardoise, ceinturé de barbelés et de miradors, accueillait 1200 harkis et leurs familles. Une discipline militaire, des conditions hygiéniques minimales, violence et répression, 40 malades mentaux qui errent désoeuvrés et l’ isolement total de la société française. Sur les quatre membres du commando anonyme des cagoulés, un seul aujourd’hui se décide à parler.

    35 ans après Hocine raconte comment il a risqué sa vie pour faire raser le camp de la honte. Nous sommes retournés avec lui sur les lieux, ce 14 juillet 2011. Anne Gromaire, Jean-Claude Honnorat.

    Sur radio-alpes.net – Audio -France-Algérie : Le combat de ma vie (2012-03-26 17:55:13) – Ecoutez: Hocine Louanchi joint au téléphone…émotions et voile de censure levé ! Les Accords d’Evian n’effacent pas le passé, mais l’avenir pourra apaiser les blessures. (H.Louanchi)

    Interview du 26 mars 2012 sur radio-alpes.net

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