L’Edit de Milan : un antique modèle de gestion de la diversité culturelle ?

8922534-le-colisee-et-l-39-arc-de-constantin

L’arc de Constantin à Rome, construit en 315, il commémore la victoire du Pont Milvius.

 Il y a 1700 ans, le 13 juin 313, les empereurs romains Constantin et Licinius permettaient à chaque sujet de l’Empire romain, « aux chrétiens et à toutes sortes de personnes de suivre telle religion qui leur plaira, afin que la Divinité qui préside dans le ciel, soit à jamais propice et à nous, et à nos sujets… ».

Il y a déjà 17 siècles, la question de la liberté religieuse était au centre de nombres d’enjeux… Le parallèle historique est toujours délicat, souvent bancal, mais jamais impertinent. Aujourd’hui, à l’heure où les rapports sur le respect des Droits de l’Homme pleuvent et les nouvelles atroces de persécutions religieuses abondent, les occasions ne manquent pas pour invoquer la liberté religieuse et la liberté de conscience. Ce « concept » aujourd’hui tellement usité semble n’émouvoir que ceux touchés par les restrictions et les persécutions, et qui mettent, en lui, leurs espérances.

L’Edit de Milan ou l’échec des persécutions

En 303-304, l’empereur Dioclétien lance une violente persécution pour assurer l’unité de l’empire… Déjà, le parallèle est tissé entre unité du peuple et stabilité de l’empire. L’Empire romain avait alors atteint une dimension considérable, autour de la méditerranée, la « Mare Nostrum ». Dans un contexte de crise profonde et complexe, la gestion de la réalité pluriculturelle de l’empire, déjà très difficile, s’est finalement soldée sur un échec. Pour Bruno Dumézil, l’Edit de Milan, bien que signé à la suite de la fameuse victoire de Constantin au Pont Milvius sur son adversaire Maxence, « vient surtout confirmer un édit précédent promulgué deux plus tôt par Galère et qui donnait la liberté de culte aux chrétiens après la grande persécution de Dioclétien[1]. » Galère avait tiré les conséquences de l’échec des persécutions : au lieu d’éradiquer les chrétiens, les persécutions les couronnaient du martyre (par là ils témoignaient de la force de leurs convictions et de leur foi) leur faisant gagner toujours plus de sympathie parmi population.

En optant pour l’apaisement et la tolérance, l’empereur Constantin signifiait ce que Charles Pietri, spécialiste du christianisme antique, résume de la manière suivante : « la paix religieuse détermine la paix civile aussi sûrement que la persécution entraînait la guerre intérieure ». Ainsi fut formulé, pour la première fois, un des grands principes sur lequel s’appuient les Droits de l’Homme.

Quelques années plus tard, l’intervention directe de Constantin lors du concile de Nicée (325), reprenant les prérogatives de l’empereur Grand Pontife, maître de la religion, relativise cette tolérance institutionnalisée par le souci de définir une vérité. Par la suite on n’a cessé de s’éloigner de cette idée de tolérance jusqu’à effectuer un retournement de situation lorsqu’en 392 l’empereur Théodose 1er impose le christianisme comme religion officielle et lance des persécutions contre le paganisme.

L’actualité d’un texte antique

Le patriarche œcuménique de Constantinople Bartholomée Ier[2], a publié le 19 mai 2013 une encyclique[3] à l’occasion des 1700 ans de l’Edit de Milan. Tout en soulignant les persécutions actuelles, les ravages du fanatisme et le fondamentalisme religieux, il a souligné la modernité d’un texte dont l’écho audacieux a parcouru l’Histoire  : « pour la première fois, les principes susmentionnés sont consacrés : le respect de la tolérance, la liberté d’exprimer la conscience religieuse – valeurs de la vie humaine – et tout ceci a constitué le fondement de la législation contemporaine en vigueur et des dispositions prévues dans les diverses déclarations d’organisations internationales et d’entités étatiques. »

L’Edit de Milan est aujourd’hui encore un modèle irréalisé qui dessine les contours d’un Etat idéal : L’Etat laïque, un Etat qui reconnait l’essence humaine de la liberté. C’est un Etat qui n’est pas indifférent, qui ne rejette, ni ne restreint le religieux et la conscience à un sentiment individuel limité à la sphère privée. La liberté de religion et de conscience, qui vont de pair, est un droit fondé sur la nature même de l’homme (un droit fondamental ou naturel) : un être rationnel en quête de sens. Sur cette liberté repose en partie l’équilibre de la société. L’enjeu est aussi la prise de distance par l’Etat sur la subjectivité de ses « administrés » : l’Etat assure un espace de liberté, stimulant et bénéfique, tout en reconnaissant sa propre limite d’action en ce qui concerne la personne humaine, c’est le sens même de la laïcité.

Laurent Tessier


[1] La Croix, « L’Edit de Milan », par Nicolas Senèze, samedi 8 juin, dimanche 9 juin 2013.

[2] Les 15 et 16 mai 2013, à l’occasion des 1700 de l’Edit de Milan, Bartholomée Ier s’est rendu à Milan où il a rencontré l’archevêque Mgr Angelo Scola. Les réflexions de cette rencontre ont porté sur « la signification – dans les sociétés contemporaines plurales et métissées – du thème de la liberté religieuse »

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s