La Turquie en plein élan contestataire, qui veut la chute d’Erdogan ?

Après la place Tahrir, la place Taksim ?

ImageL’actualité en ce début juin est largement monopolisée par ce que certains appellent déjà une résultante du « printemps arabe » en Turquie. Quels sont les enjeux, les acteurs, les tenants et les aboutissants de cette mobilisation colossale qui semble mélanger des velléités populaires libertaires s’opposant à un régime qui restreint l’ouverture de l’espace publique stade par stade.

                La Turquie à l’aune de Kemal Atatürk, personnage emblématique, représente un régime unique au sein des Etats à tradition islamique, notamment par la promulgation précoce de la laïcité inscrite dans la constitution turque en 1928. Néanmoins, le contexte politique et culturel intra-étatique semble toujours avoir été tendu, notamment sur les questions kurdes et alévis qui furent largement persécutées. A la base, le mouvement est né d’une simple manifestation contre un projet de destruction du parc Gezi au profit d’un centre commercial et de bâtiments résidentiels. Cependant, la réaction  policière plutôt virulente a transformé cette manifestation en massive mobilisation contestataire, soudaine et expansive, cette réaction s’est étendue à plus de quarante villes de province[1]. La diffusion exponentielle du mouvement tant en termes de nombre que de projection spatiale, laisse sous-entendre, malgré la spontanéité, une réelle vexation à l’encontre de la politique menée par Erdogan et de son parti : l’AKP. En seulement trois jours, on dénombre plus de 400 civils blessés et 1700 arrestations[2]. La manifestation s’est aussi généralisée sur la toile, d’après une étude de l’Université de New-York, près de 950 000 tweets ont été recensés avec pour hashtag « occupons le parc Gasi »[3], soit au plus fort de la manifestation environ 3000 tweets par minute.

                Le gouvernement Erdogan est largement critiqué, en raison de sa tentative de contrôle et de suppressions de liberté de plus en plus draconiennes. En témoigne, l’interdiction de boire dans la rue,  des incarcérations pour insultes envers Dieu, le rétablissement du port d’objets religieux à l’école en plus des lectures musulmanes rendues de nouveau obligatoires pour les élèves ; ce qui laisse présager un retour à l’observance de certaines règles en vigueur dans les régimes islamiques. La contestation est plutôt ancrée dans une volonté de conserver les libertés acquises, et de résister aux poussées islamistes. Les alévis et les kurdes sont en première ligne tout comme certains syndicats, ainsi que les jeunes habitués à un mode de vie « occidental ». Ainsi, cette contestation montre les résurgences des tensions inhérentes au régime politique turc, où se mêlent les revendications de certaines minorités. La mobilisation alévie est surtout due à une réaction contre un projet d’Erdogan consistant à baptiser un nouveau pont au dessus du Bosphore : Yavuz Selim, nom du sultan à l’origine de nombreux massacres contre les alévis au début du XVIème siècle

                Néanmoins, même si cette manifestation d’ampleur rappelle les débuts du printemps arabe, la configuration est différente, car le régime a été élu. Pour cette raison, on ne peut parler de printemps arabe étendu à la Turquie, mais d’un élan contestataire qui était à prévoir, car des signaux étaient perceptibles. La manifestation du parc Gezi et les débordements policiers ont suscité cette opposition de masse, en raison de la frustration et de la rancune présente envers le gouvernement du premier ministre turc. Ainsi, cette mobilisation est la résultante d’un excès jugé de trop par une frange de la population. Cependant, Erdogan compte sur la majorité silencieuse pour les municipales et pour donner une « leçon aux manifestants »[4]. Après dix jours de manifestations un véritable bras de fer s’est engagé en Turquie, cette épreuve de force est non négligeable pour cet Etat stratégique, tant  par ses aménités que par son potentiel économique qui fait de la Turquie une puissance régionale incontournable, ce qui n’a pas échappé à Recep Tayyip Erdogan. L’Union Européenne en partenariat avec la Turquie reste prudente, car un processus d’admission a été signé en 2004. S’agrège aussi le conflit syrien, qui touche une des frontières turques, le pays accueillant déjà quelques 400 000 réfugiés syriens[5], ce qui pourrait, à terme créer une déstabilisation de plus. Ainsi, le gouvernement turc fait face à de multiples fronts, l’enjeu y étant de taille pour la Turquie et son avenir en tant que première puissance démocratique musulmane.

Jonathan RETIF

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