L’invention de la faim

Famine russe, 1922.
Source : Archives centrales de la Sécurité d’État. Traduit et présenté par Nicolas WERTH dans le n°78 du Bulletin de l’Institut d’histoire du temps présent, n°78, second semestre 2001, p. 108. (Tous droits réservés)

L’invention de la faim : Herbert Hoover, la famine en Russie (1921-1923) et la révolution de l’humanitaire

Conférence du 25 octobre 2012 par Bruno Cabanes, professeur à l’université de Yale.

En 1921, la Russie vit une véritable crise humanitaire et environnementale. Comment cette famine, véritable crise pour la Russie, va-t-elle réorganiser l’humanitaire ?

Avant le milieu du XIXème siècle, le discours sur la famine est encore très imprégné de l’individualisme : la famine est vécue comme un mal nécessaire. C’est seulement pendant la Grande Famine d’Irlande (1848-1851) que le discours change : la famine est un fléau qu’il faut arrêter.

À partir de la fin XIXème la littérature est, dans cette même dynamique, marquée par l’essor de la philosophie pour les causes sociales. Lilian Brandt publiera How much shall I give? en 1921. Il est aussi nécessaire de souligner que la première Guerre Mondiale a contribué à la professionnalisation de l’humanitaire via des campagnes de souscription aussi importantes que celles organisées par l’armée. Aux Etats-Unis on assiste à un véritable boom du phénomène humanitaire en passant de 20 000 adhérents à la Croix Rouge en 1914, à 20 000 000 en 1918. Lorsque la famine éclate en URSS, ce sont les techniques de communication qui vont faire que les américains vont donner, même si les victimes sont russes : l’utilisation de l’image des corps « secs » d’enfants dépasse la perception de « l’ennemi ».

Outre l’évolution des sensibilités face à l’humanitaire, on assiste à une évolution du discours scientifique quant à la nutrition. Là aussi, il faut remonter à la 1ère Guerre Mondiale où les scientifiques ont poursuivi leur réflexion sur la science des nutritions. En 1912, on identifie les vitamines. Dix ans plus tard, à travers les recherches des causes du rachitisme, la vitamine D est mise en évidence. On insiste alors sur l’équilibre de l’alimentation ; la notion de malnutrition apparaît. Pendant la famine en Russie, l’aide alimentaire sera principalement dirigée aux enfants, chez lesquels les risques de conséquences irrémédiables sont plus forts que chez les adultes. Malgré la tendance aux découvertes scientifiques des années 1920, cette dernière est concrétisée par le développement de produits enrichis en vitamine D seulement dans les années 1930.

Lors de la famine de 1921, une véritable organisation s’installe pour être à la hauteur des attentes de la population. En 1922, seulement 40% des voies ferroviaires russes sont utilisables. On a alors affaire à une longueur dans l’acheminement des colis alimentaires, à des pillages réguliers et à une desserte en ville qui délaisse une grande partie de la population des villages les plus reculés. En outre, lorsque les colis arrivent, la nourriture doit être distribuée dans les cantines municipales, ce qui permet au régime de garder un contrôle sur le rationnement de l’aide apportée. Cette aide provient essentiellement des Etats-Unis sous l’impulsion d’Herbert Hoover. Les volontaires américains qui arrivent en Russie ne sont ni formés, ni préparés et sont généralement jeunes. Il faut ajouter à cela que la majorité d’entres eux ne parle pas le russe, ce qui implique la présence d’interprètes (espions russes) qui permet au régime soviétique de garder un œil sur l’action des Etats-Unis. Malgré ces tensions (bolcheviks/américains), on voit évoluer le travail de l’humanitaire qui se professionnalise sur le terrain, l’assistance humanitaire s’organise peu à peu.

Enfin, parallèlement à cette professionnalisation, le droit international humanitaire se développe. La Première Guerre Mondiale a marqué les esprits et on commence à s’intéresser aux victimes civiles. La Sociétés des Nations (SDN) met en place sous l’égide du Comité International de la  Croix Rouge (CICR), l’Union Internationale des Secours dédiée à l’assistance aux civils (à partir de 1926). Ce n’est plus la charité qui inspire les grandes organisations mais la solidarité et le désir d’une justice. Après la Seconde Guerre Mondiale, cette évolution de ce droit humanitaire est accompagnée d’un intérêt croissant pour les Droits de l’Homme avec notamment la convention de 1948.

Il ressort de cette famine une évolution de l’action humanitaire qui se professionnalise depuis la création du CICR en 1863. On s’attache à la situation des civils, et non plus uniquement celle des militaires auxquels font références les premières conventions de Génève (I, II et III). Ce sont finalement l’ensemble les conflits (Guerres Mondiales, guerres civiles), les crises humanitaires et environnementales qui vont faire évoluer les interventions humanitaires qui tenteront toujours de répondre aux mieux aux besoins des victimes.

 Gaëlle RUBEILLON

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